|
Parution: juillet 1998
|
|
|
Jacques de Champlain, récipiendaire du prix de l'Oeuvre scientifique 1998 de l'AMLFC |
|
|
|
|
|
En octobre prochain, le nom de Jacques de Champlain viendra s'ajouter à une liste prestigieuse de scientifiques québécois. En effet, c'est le Dr de Champlain qui recevra le prix de l'Oeuvre scientifique de l'AMLFC, récompense accompagnée d'une bourse de 5 000 $. Voilà un honneur largement mérité pour ce brillant chercheur que tous ne manqueront pas d'applaudir quand il recevra son prix lors de notre 70e Congrès-exposition, le 16 octobre prochain. |
![]() Le Dr Jacques de Champlain |
|
|
Le Dr de Champlain ne porte pas pour rien le nom d'un grand explorateur; lui-même est un pionnier qui a exposé le premier le lien entre l'hyperactivité du système nerveux sympathique et l'hypertension artérielle. Ses études ont aussi démontré l'impact positif de l'exercice sur l'hypertension modérée et il a proposé de nouvelles approches dans la rationalisation du traitement de l'hypertension. Ses travaux novateurs, autant en recherche clinique que fondamentale, ont fait reculer les frontières des connaissances biomédicales et ont transformé l'étude de l'hypertension.
À l'heure actuelle, le Dr de Champlain est professeur au département de physiologie de l'Université de Montréal, membre du centre de recherche de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et directeur du Groupe de recherche sur le système nerveux autonome. Toute sa carrière a été un mélange de recherche clinique et fondamentale, d'enseignement, d'administration et de clinique. Tout lui a réussi et tout l'a rendu heureux dans cette quête d'une médecine de qualité. Et pas question d'abandonner une activité au profit d'une autre. "J'hésite depuis trente ans entre la recherche clinique et la recherche fondamentale, dit-il en riant. Il m'arrive parfois de me dire que je devrais me concentrer sur la recherche clinique, mais inévitablement des résultats intéressants issus de la recherche fondamentale finissent par me convaincre du contraire le lendemain."
Avant le chercheur reconnu, il y a eu un petit Gaspésien qui, très tôt dans la vie, a été mis en contact avec la maladie. Son père, souffrant de tuberculose, avait fondé à Mont-Joli un sanatorium de 600 lits qu'il administrait aussi. Ex-banquier, celui-ci devait mourir alors que son fils unique était encore bien jeune. Il ne fait pas de doute que ce triste événement a joué un rôle dans son choix de la médecine, mais le Dr de Champlain conserve un souvenir heureux de cet homme plein d'énergie et de projets. "C'était un optimiste pour qui chaque jour était un cadeau, se souvient-il. Malgré sa maladie, il était jovial et débordant d'activités. Imaginez, il n'avait que vingt-six ans quand il a réussi à convaincre le gouvernement de fournir le million de dollars qu'a coûté le sanatorium. Il a aussi créé une compagnie de finances basée sur le modèle des Caisses populaires; tous les actionnaires devaient vivre à Mont-Joli. Il a également mis sur pied un système de bourses pour les jeunes qui désiraient étudier à l'étranger.
"Quant à ma mère, poursuit-il, elle était forte et énergique et a consacré beaucoup de temps à soigner mon père et à tenter de tempérer ses ardeurs. Je me souviens d'elle comme d'une femme courageuse qui n'a pas eu peur de transformer notre maison en pension à la mort de mon père, puis de travailler dans ce qui s'appelait alors le bureau des "licences" automobiles. Son travail était assez particulier; elle s'occupait de tous les permis de conduire perdus."
Cette enfance passée au bord de la mer, à faire de la bicyclette et des promenades en forêt, a connu un terme quand le jeune de Champlain a dû gagner Montréal et le collège Jean-de-Brébeuf où il se forma auprès des Jésuites. S'il conserve de bons souvenirs de ses camarades et de ses professeurs, la vie de pensionnaire convenait mal au petit garçon très actif qu'il était et qui y voyait davantage une "contrainte intolérable" que des avantages.
Mais il y avait, heureusement, les vacances d'été. Le retour à Mont-Joli était d'autant plus agréable qu'il était l'occasion de rencontrer ces pilotes d'avion de la base militaire voisine qui louaient des chambres dans la maison de Mme de Champlain. Voilà qui explique que le Dr de Champlain ait été amateur de pilotage, et qu'il ait même construit un avion ultra-léger avec un ami. "Certains pilotes me faisaient monter avec eux et me laissaient parfois le contrôle de leur avion. J'ai adoré piloter, mais j'ai abandonné cela par la suite, par manque de temps et par prudence; il y avait tellement d'accidents aériens, explique-t-il. J'ai tout de même conservé mon avion en souvenir de mon ami, maintenant décédé, et du plaisir que nous avons eu à le construire ensemble."
En fait, cette passion pour l'aviation était si forte pendant son adolescence que Jacques de Champlain aurait facilement pu se laisser convaincre de devenir pilote. Mais quelques années plus tard, c'est sur les bancs de la faculté de médecine de l'Université de Montréal qu'on le retrouva. Il croyait alors qu'il se vouerait à la psychiatrie. C'était sans compter le hasard qui allait susciter son intérêt pour la recherche et le système nerveux. À l'origine de sa vocation de chercheur : trois hommes. Le Dr Jean-Pierre Cordeau, d'abord, qui le premier lui a fait découvrir, le temps d'un été, le plaisir de la recherche fondamentale, au laboratoire de neurologie de l'Université de Montréal. Le Dr de Champlain venait alors de terminer sa deuxième année de médecine.
Ensuite, à la faveur d'un stage sur les maladies cardiovasculaires, le Dr Jacques Genest lui démontra que la recherche clinique ne manquait pas d'intérêt non plus. "Le Dr Genest était d'un dynamisme incroyable, se rappelle le Dr de Champlain. Nous courions derrière lui pour le suivre et il fallait aussi grimper les escaliers parce que les ascenseurs n'étaient pas assez rapides à son goût! Cela reflète bien l'homme fonceur qu'il était, un vrai bourreau de travail qui était un exemple stimulant à une époque où la recherche clinique n'était pas très développée au Québec."
Une troisième rencontre, très marquante pour le Dr de Champlain, fut celle avec le Pr Julius Axelrod, biochimiste au National Institute of Mental Health de Bethesda, qui allait devenir un Prix Nobel. C'est avec lui, pendant ses études post-doctorales, que Jacques de Champlain évoqua pour la première fois l'idée d'un rapport entre l'hypertension et le système nerveux. L'hypothèse était complètement nouvelle et le Pr Axelfod encouragea le jeune Québécois à l'exploiter.
Encore aujourd'hui, la photographie du Pr Axelrod trône sur le bureau du Dr de Champlain. Elle lui rappelle sans doute l'affection et le grand respect qu'il voue à son ancien maître et la philosophie que ce dernier lui a inculquée. "Nous arrivions dans son bureau déprimés parce qu'une expérience ne se déroulait pas comme nous l'avions prévu, et il réussissait à nous faire comprendre que l'échec peut être encore plus fécond que le succès, parce qu'une hypothèse qui ne se vérifie pas ouvre d'autres avenues encore plus fascinantes. Nous repartions enchantés et convaincus que tout allait très bien. Il nous laissait beaucoup de liberté, mais nous guidait, nous conseillait et s'enthousiasmait encore plus que nous. Pour lui, toutes les hypothèses valaient la peine d'être explorées, même celles qui semblaient les plus farfelues, et il avait souvent raison."
Cette précieuse leçon, le Dr de Champlain aura eu à s'en servir souvent. L'hypothèse que le système nerveux joue un rôle dans l'hypertension artérielle était extravagante. Présentations houleuses et critiquées et publications refusées attendaient le jeune chercheur. Trente ans plus tard, le Dr de Champlain ne conserve aucune amertume devant cet accueil très frais qu'on réserva à ses idées. "Il est normal de se questionner devant des nouveautés et un chercheur doit lui-même douter de ses propres travaux, affirme-t-il. Plusieurs points de vue sont nécessaires pour bien voir un problème sous tous ses angles et la réticence du milieu à mes débuts m'a permis de pousser mes recherches encore plus loin pour me convaincre moi-même de leur validité. C'était difficile, mais cela m'a permis de développer encore plus ma détermination."
Cependant, le Dr de Champlain avoue qu'il a parfois été tenté pendant de brefs moments de découragement d'abandonner la recherche pour faire de la clinique. Alors qu'il était de retour au Québec, en 1968, au sein de l'équipe du centre de recherche en sciences neurologiques de l'Université de Montréal, le doute s'emparait parfois de lui. Il a persisté parce qu'une fidèle équipe de collaborateurs était déjà réunie autour de lui, dont le Dr Réginald Nadeau, devenu un grand ami. Des étudiants aussi se chargeaient de lui rappeler que ses recherches étaient aussi agréables qu'utiles et qu'elles ne réservaient pas que des frustrations.
L'enseignement a d'ailleurs occupé une belle part de sa carrière. Avec les jeunes chercheurs qu'il a pris sous sa houlette, le Dr de Champlain a essayé de recréer l'ambiance stimulante qu'il avait connue avec le Pr Axelrod en axant son enseignement sur la liberté d'action et de pensée. "J'ai voulu leur apprendre l'envie et la joie de la découverte. C'est extraordinaire d'être le premier à prendre conscience d'un élément nouveau et d'imaginer ses retombées pratiques sur la vie des patients! s'enthousiasme-t-il. Et bien sûr, comme Julius Axelrod l'a fait pour moi, j'ai insisté auprès d'eux sur l'importance de l'échec comme expérience porteuse de nouvelles hypothèses encore plus intéressantes. C'est ça la beauté de la recherche : modifier ses hypothèses, avoir des intuitions, exploiter à fond sa créativité pour en arriver à des résultats originaux."
Cette liberté du chercheur et ce droit à l'erreur, le Dr de Champlain est bien sûr conscient qu'ils appartiennent déjà à une autre époque, quand on ne parlait pas encore de compressions budgétaires ni de l'importance de lier la recherche au développement et faire de la recherche fondamentale une activité dirigée vers une utilité immédiate. "C'est très préoccupant, estime-t-il, et cette vision nuit à la recherche fondamentale qui doit jouir d'une grand liberté pour porter fruit. Si on oriente nos travaux d'une façon très rigide vers des buts précis, on empêche de nouvelles idées de surgir parce qu'on entrave la créativité du chercheur. Comment peut-on s'arroger le droit de choisir ce qu'il faut étudier et découvrir? Au bout du compte, le résultat ne sera certainement pas positif si on persévère dans cette voie."
Cette foi en la créativité et en la liberté n'aura pas été vaine dans le cas du Dr de Champlain. Conférencier reconnu sur la scène internationale, ses présentations se chiffrent à près de 400. C'est sans compter ses quelque 250 articles parus dans des publications réputées et sa participation aux comités éditoriaux de grandes publications scientifiques, dont le Journal of Hypertension. Très actif, il a aussi collaboré de près à plusieurs organismes tels que le Conseil de recherches médicales du Canada, la Société internationale d'hypertension, la Société canadienne de recherches cliniques et la Société interaméricaine d'hypertension. Il est également à l'origine de la création des sociétés d'hypertension québécoise et canadienne. Ajoutons à cela qu'on reconnaît ses dons d'organisateur de manifestations scientifiques, comme 13e Congrès de la Société internationale d'hypertension qui a attiré, en 1990, 5 000 participants à Montréal.
Quant à la clinique, le Dr de Champlain s'est fait un devoir et un plaisir de continuer à y consacrer du temps. "Cela a doublé ma tâche, mais je ne l'ai jamais regretté, jure-t-il. J'aime profondément la recherche, mais je crois que j'aime encore plus le contact avec les gens. Certains médecins jouent au golf pour se détendre; moi, je vois mes patients. On les suit pendant longtemps, on en vient à les connaître et pour moi c'est très agréable que de les rencontrer."
Ce déploiement d'énergie inlassable, on l'a souligné à plus d'une reprise. Parmi les prix qu'il a reçus depuis 1990, notons le prix Léo-Pariseau de l'ACFAS, le prix de médecine Izaak-Walton Killam du Conseil de Arts du Canada, la médaille McLaughlin de la Société royale du Canada, l'Ordre du Canada ainsi que le prix Wilder-Penfield du gouvernement du Québec. La Société canadienne de cardiologie, la Société canadienne d'hypertension et la Fondation des maladies du coeur du Québec lui ont aussi décerné diverses récompenses. Au niveau international, on a reconnu son apport avec le Merck Sharp and Dhome International Award de la Société internationale d'hypertension.
Le prix de l'Oeuvre scientifique de l'AMLFC, le Dr de Champlain le recevra avec d'autant plus de joie et de fierté que le français comme langue de communication scientifique, il y croit. Très concrètement, cela se traduit pour lui par des initiatives comme un jumelage entre la Société québécoise d'hypertension artérielle avec son équivalent français. Actuellement, le Dr de Champlain participe à la mise sur pied d'un réseau international francophone lié à l'hypertension artérielle. "Mais ne voyons pas l'anglais comme une langue menaçante; si elle permet à des scientifiques de mieux se comprendre parce qu'elle s'apprend plus facilement, tant mieux pour les scientifiques, dit-il. Ceci étant dit, il faut certainement faire des efforts pour communiquer en français. Je crois qu'il est encore possible de nous faire entendre dans notre langue; le français n'est pas mort et le Québec est bien placé pour en faire la promotion."
Outre sa vie professionnelle, plus que bien remplie, le Dr de Champlain a eu une vie familiale tout aussi occupée avec trois enfants : Bernard, Anne et François. S'il regrette que son travail ne lui ait pas laissé assez de temps pour eux, ses yeux s'éclairent quand il évoque les vacances passées à faire du camping avec eux et les congrès à l'étranger, où sa famille l'accompagnait parfois. "Ce sont des chercheurs à leur façon, dit-il avec tendresse, parce qu'ils relèvent des défis et explorent chacun des univers professionnels intéressants. Bernard travaille dans le milieu de l'informatique, François a décidé de devenir médecin après ses études d'ingénieur civil et il sera urgentologue. Quant à ma fille, qui vit en Australie, elle se dirige vers le journalisme sportif après s'être formée en éducation physique." Deux petits-fils font aussi sa joie, Philippe et Antoine, âgés de huit ans et d'un an. Pour eux aussi, il aimerait trouver plus de temps pour les accompagner dans leurs jeux et profiter de leur enfance.
Si occupé qu'il soit, le Dr de Champlain prend grand plaisir à recevoir sa famille et ses amis dans sa maison des Cantons de l'Est, une vraie ferme où on trouve des animaux et où on fait les foins. "Je l'avais achetée pour en faire un chalet de ski, raconte-t-il. Puis mon respect de la nature et de l'agriculture a fait en sorte que cet endroit demeure une ferme, comme c'était le cas depuis 1845. Trop de gens avaient travaillé pour défricher le terrain et faire fructifier la terre; je trouvais important que cette vocation ne change pas." Avec sa compagne, la productrice de films Josée Beaudet, il se plaît à organiser des réceptions mémorables, comme celle où les invités ont eu droit à un spectacle avec musiciens de jazz. (Le Dr de Champlain a d'ailleurs déjà pris des cours de piano et a joué de la flûte.)
"Mes proches sont très importants pour moi, souligne-t-il. En tant que fils unique, j'ai beaucoup regretté de ne pas avoir de frères ni de sœurs. C'est pourquoi ma famille et mes amis comptent beaucoup pour moi. Et je dois rendre hommage à ceux qui m'entourent parce qu'ils ont toujours été compréhensifs par rapport à mon manque de disponibilité. Sans eux, je n'aurais pas pu mener ma carrière de cette façon.
Ses rares temps libres, le Dr de Champlain aime les consacrer à des activités manuelles comme les travaux de menuiserie et de jardinage. Devant son établi ou ses plates-bandes, il oublie la recherche et les demandes de subvention. Le sport est aussi une source de détente qu'il apprécie, par exemple la bicyclette. Le cinéma, le théâtre et la lecture font aussi partie de ses passe-temps.
En fait, il faudrait une seconde vie à Jacques de Champlain pour qu'il aille au bout de tout ce qui l'intéresse. Il se fait rêveur en songeant que, peut-être, l'anthropologie aurait pu faire son bonheur également. L'heure de la retraite? Elle est encore loin. Il commence toutefois à envisager le moment où il abandonnera graduellement certaines activités. Il pourra alors s'accorder le plaisir de réaliser tous ces projets mis de côté faute de temps. Parmi ceux-là, l'envie encore imprécise de participer à un projet de coopération internationale. "Mais quoi que je fasse, je serai toujours frustré parce que je ne pourrai jamais étancher toute ma soif de connaissances et satisfaire la curiosité que j'ai pour tant de choses", soutient-il.
Et pourtant, que de découvertes, que d'innovations et d'originalité dans cette carrière unique menée par un homme qui a su conserver humour, gentillesse et chaleur humaine. Si le Dr de Champlain considère qu'il n'a pas été au bout de cette envie de savoir qui l'anime, pour notre part, nous pouvons le remercier d'avoir voué son grand talent à la recherche et d'avoir contribué à augmenter les connaissances de bien des médecins d'ici et d'ailleurs.]