Parution: octobre 1998

Le Dr Michel Bergeron : l'homme qui a révolutionné le diagnostic des infections bactériennes


À quel seuil croyez-vous que l'on peut abaisser le laps de temps pour procéder à l'identification de la cause d'une infection bactérienne? Grâce au travail du Dr Michel Bergeron, directeur du Centre de recherche en infectiologie du CHUQ, pavillon CHUL, on pourra bientôt répondre "une heure" plutôt que les 48 ou 74 heures auxquelles nous sommes habitués.

Le moyen développé par le Dr Bergeron fait appel à l'ADN. Le Dr Bergeron y a découvert des régions spécifiques propres à certaines bactéries, des "sondes" comme il les appelle. En brisant rapidement la cellule bactérienne pour exposer l'ADN a ses sondes, on peut identifier en une heure seulement les bactéries responsables d'une infection. Voilà qui révolutionne tout et relègue quasi les cultures de Pasteur à la désuétude.


Le Dr Michel Bergeron

"En bout de ligne, grâce à ce diagnostic plus rapide, on aura une médication beaucoup plus appropriée et on évitera la surconsommation d'antibiotiques qui entraîne une résistance à ceux-ci", se réjouit le Dr Bergeron. Pour commercialiser sa découverte, le Dr Bergeron a fondé la firme Infectio Diagnostic. "Le transfert de la technologie n'est pas facile, mais nous devrions être en mesure de mettre sur le marché nos trousses diagnostiques d'ici 18 mois", poursuit-il.

La recherche, on pourrait dire que le Dr Bergeron en mange depuis plus de 25 ans. Il faut l'entendre décrire l'excitation qu'il éprouve quand il se sent tout près de faire une découverte pour comprendre à quel point sa passion est encore intacte. "Les chercheurs sont d'éternels étudiants, affirme-t-il. Le plaisir et le désir d'apprendre, la joie de satisfaire sa curiosité, de se servir de son imagination et de sa créativité, c'est extraordinaire."

Extraordinaire, aussi, cette carrière très brillante à laquelle rien ne prédestinait un jeune élève de la classe de trompette du Conservatoire de musique de Québec qui faisait aussi partie de la réserve des Forces armées canadiennes. Assez curieusement, c'est son professeur de trompette qui, au terme de son cours classique, lui a conseillé de s'orienter vers la médecine plutôt que vers la musique. "Je me suis dit que ce n'était pas une mauvaise idée; j'aimais l'action, l'idée d'aider des gens, d'avoir des activités variées. L'enseignement m'attirait aussi; j'avais enseigné la cartographie, les premiers soins et le maniement des armes dans la réserve. J'ai donc fait une demande d'admission à la faculté de médecine de l'Université Laval en pensant que je pourrais faire de l'enseignement en étant médecin", se souvient-il.

En cette année 1964, le jeune Bergeron se retrouva donc étudiant à la faculté de médecine. "Mon cerveau était tout tourné vers la médecine, mais mon coeur appartenait encore à la trompette", avoue-t-il des années plus tard. Situation qui n'allait pas tarder à changer puisque, résident en médecine interne à l'Université McGill, il caressait le projet de devenir néphrologue. Le hasard allait se charger de le faire changer d'orientation. Un soir, de garde à l'Hôpital général de Montréal, il reçoit un jeune toxicomane très fiévreux qui montre tous les signes d'une endocardite bactérienne. Rapidement, le jeune homme est dirigé en salle d'opération et sauvé. "J'ai trouvé tout cela miraculeux et cela a été mon coup de foudre pour les maladies infectieuses. Moi, j'ai un tempérament optimiste et j'appréciais cette spécialité où on pouvait guérir les patients. De plus, il n'y avait pas d'infectiologues dans les hôpitaux affiliés à l'Université McGill. Cette nuit-là, j'ai donc décidé spontanément d'abandonner la néphrologie pour les maladies infectieuses."

Sa décision prise, le Dr Bergeron se tourne tout naturellement vers le New England Medical Center de l'Université de Tufts à Boston où il sera l'un des deux heureux élus à travailler avec le Dr Louis Weinstein à partir de 1971. "On le surnommait alors le "Roi des antibiotiques", et à juste raison. C'était un homme fascinant, très impressionnant, mais qui avait une façon bien à lui d'initier les jeunes à la recherche. Il nous disait : "Voici tel chercheur, il travaille sur telle recherche", et à nous de nous intégrer. Pour moi qui n'avais jamais fait plus que tenir une pipette en laboratoire, c'était plutôt angoissant!" raconte-t-il. Angoisse vite surmontée, semble-t-il. En effet, le débutant démarra sur les chapeaux de roues en publiant en une seule année pas moins de 13 articles liés à son projet de recherche sur la sécrétion d'antibiotiques au niveau du rein.

Le Dr Bergeron termina son séjour à Boston en devenant résident chef en maladies infectieuses au New England Medical Center. Entre-temps, il eut la chance de fréquenter le Dr Salvador Luria au Massachussetts Institute of Technology. "Rencontrer un Prix Nobel, c'est une chance qui ne passe pas tous les jours, et le Dr Luria était un homme remarquable. Il donnait une partie de son cours et laissait des résidents le compléter. J'étais un de ceux-là et j'appréciais pleinement cette occasion unique de voir à l'oeuvre un chercheur extrêmement brillant."

Ses études postdoctorales complétées en 1974, retour à Québec pour le Dr Bergeron. Il a à peine dépassé son trentième anniversaire, mais on lui confie la création du laboratoire et service d'infectiologie du CHUL. Tout est à faire, alors tous les rêves sont permis. Déjà, le Dr Bergeron prévoit qu'on fera de la recherche, de l'enseignement et de la clinique. "Et tout a évolué selon mes plans", constate-t-il, très satisfait. Et même mieux encore. Aujourd'hui, une équipe multidisciplinaire de 140 personnes s'affaire à sonder les mystères de l'infiniment petit et les subventions utilisées par son groupe de recherche se montent à huit millions de dollars. Mine de rien, le Centre de recherche en infectiologie est devenu l'un des phares de la recherche en ce domaine en Amérique du Nord.

Le Dr Bergeron ne se contente pas de s'intéresser à la résistance aux antibiotiques et au diagnostic rapide des infections; le sida fait aussi partie de ses sujets d'étude. Il est d'ailleurs responsable de l'Unité de recherche clinique sur le traitement du sida de l'Université Laval et de l'Unité hospitalière de recherche, d'enseignement et soins sur le sida de l'est du Québec. "Comme tout le monde, je me suis intéressé au sida dès qu'on a commencé à en parler, en 1981. L'année suivante, j'ai rencontré pour la première fois une personne qui en était atteinte. On en savait alors si peu sur la maladie; c'était très mystérieux et inquiétant. Pour ma part, en plus de l'aspect scientifique, j'en ai retiré plus d'ouverture d'esprit. Je ne connaissais pas du tout la réalité homosexuelle et le sida m'a obligé à prendre conscience de ce que vivent ces gens", dit-il.

Depuis plusieurs années, on demande au Dr Bergeron de prononcer des conférences partout dans le monde. États-Unis, France, Angleterre, Suisse, Italie, Grèce, Allemagne, Israël, Brésil ou Japon, la liste des endroits où le Dr Bergeron a pris la parole (à plus de 600 reprises) est longue. "J'adore cela! s'exclame-t-il. J'ai l'impression de "répandre la Bonne Parole" en provenance de Québec, et je suis très fier de représenter le pays, l'Université Laval et mon équipe. Les Québécois sont très forts dans plusieurs domaines et je suis heureux de contribuer à le faire savoir à l'étranger."

Outre ses travaux de chercheur, la publication de quelque 300 articles et chapitres de livres, et les tâches administratives qui lui incombent, le Dr Bergeron est aussi un professeur dans l'âme. Professeur de médecine et de microbiologie, il apprécie aussi bien le contact avec les jeunes étudiants qu'avec ceux du deuxième et du troisième cycle. C'est sans compter sa participation au niveau international avec 59 invitations dans différentes universités.

On pourrait dire encore bien d'autres choses sur le Dr Bergeron; qu'il a longtemps été un clinicien passionné par le contact avec les patients et qu'il a participé à l'organisation de 63 congrès ou symposiums. (On se souviendra qu'en 1995, il présidait le 19e Congrès international de chimiothérapie à Montréal. Les célèbres Drs Gallo et Montagnier y sont venus, tout comme 8 000 congressistes de partout dans le monde.) Il collabore aussi aux comités éditoriaux de Infection et du Journal of Antibiotics en plus d'être éditeur associé au Canadian Journal of Infections Disease et de présider le conseil d'administration de la Fondation canadienne des maladies infectieuses. Cette longue liste d'activités professionnelles ne saurait être complète tant le Dr Bergeron est actif. Aussi, elle traduirait bien mal toute l'ardeur que le Dr Bergeron démontre dans son travail. Alors, nous lui laissons le mot de la fin : "Le milieu de la recherche est dur, compétitif. Il n'y a pas d'autres carrières où on est évalué si souvent et où on doit se battre si fort pour parvenir à l'excellence. Je dis souvent aux jeunes que la recherche, c'est comme des Jeux olympiques qui ne finissent jamais. On doit participer à une course à obstacles qui n'a pas de fin en visant toujours le podium. C'est certainement lourd, mais la joie d'avoir à se dépasser constamment en vaut le prix. Et puis, le but est noble. Quand on sait qu'on a fait sa part pour améliorer la qualité des soins, les chances de survie et la qualité de vie des patients, on se sent bien", conclut-il.]