Le Dr Claude Vanier
Parution: octobre 1998

La psychiatrie victime de la peur instinctive des gens devant la folie


La santé, dit la sagesse populaire, est plus importante que le plus coûteux des biens. Mais, outre la santé physique, il y a aussi celle de l'esprit. C'est à cette autre santé si précieuse aussi que se voue depuis onze ans ce membre de notre association, le Dr Claude Vanier, chef du département de psychiatrie de l'hôpital Louis-H. Lafontaine.

L'hôpital Louis-H. Lafontaine, il ne fait pas de doute que le Dr Vanier le connaît comme le fond de sa poche. Après y avoir fait une partie de sa résidence, il y est arrivé en 1984, jeune "P.O.", c'est-à-dire psychiatre ordinaire, comme il le dit en riant, et il ne l'a jamais quitté. "Trois ans plus tard, on m'a offert de devenir chef du département de psychiatrie. Je n'avais que 33 ans et le défi me semblait assez lourd. J'ai consulté mes collègues avant de prendre ma décision et j'ai finalement accepté."


Le Dr Claude Vanier

On se souviendra que l'atmosphère est vite devenue passablement houleuse pendant cette période : en mai 1990, l'ex-ministre de la Santé et des Services sociaux, Marc-Yvan Côté, réclamait la mise en tutelle de l'hôpital et l'abandon de ses fonctions par le Dr Vanier. "Ce fut un moment extrêmement difficile, reconnaît-il volontiers, un stress énorme, mais je me suis accroché; je considérais que je n'avais aucune raison de quitter l'hôpital. Le conseil d'administration, les fédérations, le Collège des médecins du Québec, l'Université de Montréal et bien d'autres organismes m'ont d'ailleurs appuyé. Nous avons donc contesté mon congédiement, de même que la mise en tutelle de l'hôpital. Et nous avons gagné devant les tribunaux. Les jugements des tribunaux m'ont fait du bien; je les voyais comme des victoires de la médecine."

Après deux ans de ces débats juridiques, le Dr Vanier a réintégré son poste. Les défis des années 90 l'attendaient, dont un virage vers des soins qui se déroulent de plus en plus à l'externe pour beaucoup de gens. "Nous avons aujourd'hui 800 patients hospitalisés, alors qu'il y en avait 2 200 il y a quatorze ans, explique-t-il. De plus en plus, on veut séparer les notions de traitement et d'hébergement; tous les patients n'ont pas nécessairement besoin d'être hospitalisés, et s'ils le sont, ce n'est pas toujours à long terme. On peut les aider autrement."

Voilà une déclaration qui risque de faire frémir tous ceux qui déplorent une désinstitutionnalisation qui n'a pas toujours réussi à aider les patients à réintégrer la société. Par exemple, il y a ces sans-abri du centre-ville de Montréal dont l'état semble parfois alarmant. "Attention, nuance le Dr Vanier, les sans-abri ne sont pas tous des victimes de la désinstitutionnalisation. Beaucoup parmi eux n'ont même jamais reçu de soins psychiatriques et les refusent carrément. Avant, on les aurait cachés et expédiés à "l'asile", alors que maintenant, on les voit vivre parmi nous et cela nous effraie."

D'ailleurs, s'il admet franchement que la psychiatrie a encore du travail à faire pour rejoindre les laissés-pour-compte de notre société, le Dr Vanier n'hésite pas non plus à dénoncer une certaine intolérance de la population envers ceux-ci. "Quand on n'aura plus peur d'avoir un voisin schizophrène, on aura fait un grand pas. Malheureusement, les gens ont encore beaucoup d'inquiétudes. Ils craignent l'étrangeté, la dangerosité des psychiatrisés, parce qu'ils connaissent très mal les problèmes de santé mentale." Anecdote amusante, le Dr Vanier a déjà entendu un patient abonder dans le même sens. Mais lui, c'est de quitter l'hôpital dont il avait peur, la société étant trop violente à son goût!

Autre problème majeur, la santé mentale est souvent perçue comme étant le fruit d'un effort. Ceux qui sont malades sont des paresseux, des gens manquant de volonté, croient trop de personnes. C'est oublier que bien d'autres facteurs que la volonté personnelle entrent en ligne de compte, rappelle le Dr Vanier, et que la persévérance ne peut rien contre une dépression majeure, par exemple.

En définitive, la population serait-elle trop peu et trop mal informée sur la santé mentale et la psychiatrie? "Peut-être qu'on n'a pas le goût d'en entendre parler, avance le Dr Vanier. Des films comme Vol au-dessus d'un nid de coucou ont fait peur aux gens. Par exemple, on imagine encore les électrochocs comme une torture, alors que les indications et la façon de les administrer ont bien changé et qu'ils sont un traitement tout à fait valable. Le problème, c'est qu'on ne sait pas que les traitements ont évolué."

Souffrant d'une image désuète qui ne décrit guère sa réalité actuelle, la psychiatrie est aussi victime de la peur instinctive des gens devant la folie. Comme le remarque le Dr Vanier, rares sont ceux qui ne se sentent pas un jour ou l'autre vulnérables ou qui n'ont jamais vu un de leurs proches vivre des moments difficiles qui leur ont fait craindre pour la santé mentale de celui-ci. "Et puis, les gens qui ont bénéficié de la psychiatrie n'ont pas du tout envie de révéler à leur entourage qu'ils ont connu un problème de santé mentale. Ils ont peur des réactions de leur famille, peur de perdre leur travail", ajoute-t-il. Résultat : ceux qui seraient les meilleurs témoins des bienfaits de la psychiatrie se taisent de peur d'être jugés.

Et pourtant, il est permis de se demander si on n'aura pas de plus en plus besoin de la psychiatrie. Les vagues de suicides parmi les jeunes, les milliers d'enfants qui grandissent en ce moment avec un seul parent, la détresse que cause le chômage, la pauvreté, autant de problèmes qui ne laissent pas présager un futur bien rose. "Le climat socioéconomique n'est certainement pas très bon, mais il n'est pas le seul facteur responsable des problèmes de santé mentale, répond le Dr Vanier. Aussi, il y a toujours d'heureuses exceptions, des gens qui s'adaptent mieux que d'autres à des situations très difficiles et qui en souffrent moins. J'essaie donc de demeurer prudent et optimiste. Moi, je crois en l'avenir, je crois qu'on peut trouver des solutions. On n'a qu'à penser à la tempête de verglas qui a bouleversé tout le Québec. Cela a gravement incommodé beaucoup de gens, mais cela a aussi permis à certains de faire ressortir leur créativité et de faire preuve de solidarité."

Que sa spécialité soit populaire ou pas, connu ou pas, le Dr Vanier compte bien continuer à en faire la promotion. Et ce n'est pas d'hier qu'il y croit; c'est avant tout l'envie de se consacrer à la psychiatrie qui a attiré le Dr Vanier vers la médecine. Adolescent, il se souvient fort bien d'avoir lu Introduction à la psychanalyse de Freud, et d'avoir été fasciné. "Cela correspondait tout à fait à ma curiosité de l'être humain du point de vue psychologique. Mais inutile de dire que j'ai eu l'occasion de relire ce livre et de mieux le comprendre", assure-t-il en riant.

Sur les bancs de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, Claude Vanier sera tenté un temps par d'autres avenues. La médecine de famille l'intéresse beaucoup. À moins qu'il ne se dirige vers la neurologie? "Mais je suis revenu vers la psychiatrie, au bout du compte, parce que je la voyais comme le domaine qui alliait psychologie et biologie et qu'il me semblait que c'était encore ainsi que je pouvais être le plus utile."

Au moment où le Dr Vanier terminait ses études médicales, il n'était pas encore si courant de se diriger vers la psychiatrie. Branche vaguement suspecte de la "vraie" médecine pour certains, on la considérait parfois dans la communauté médicale comme une occupation un peu farfelue. Le Dr Vanier se rappelle fort bien le commentaire d'un de ses professeurs quand il l'avait interrogé sur son choix de carrière, alors qu'il était externe en chirurgie. "Il s'est exclamé : "Mais la psychiatrie, c'est de la médecine de conversation!" Et j'ai répliqué aussitôt : "La chirurgie est bien une médecine de ciseaux!" Nous avons ri tous les deux, mais je crois que cela reflétait bien la façon dont on considérait la psychiatrie."

Sitôt sa résidence en psychiatrie terminée, en 1984, c'est vers l'hôpital Louis-H. Lafontaine que le Dr Vanier s'est tourné. Il ne le cache pas, il désirait pratiquer dans un hôpital psychiatrique plutôt que général. "Il est bien sûr nécessaire que des soins psychiatriques soient disponibles dans les hôpitaux généraux, mais la psychiatrie est souvent la cinquième roue de la charrette dans ce type d'établissement et je préférais travailler dans un endroit où la psychiatrie serait privilégiée et à l'honneur."

Ce choix de la psychiatrie, le Dr Vanier ne l'a jamais regretté. "Avec les années, dit-il, je suis de plus en plus conscient de l'importance de me sentir près de mes patients, proche des gens, à l'écoute de leurs besoins et de leurs souffrances. Il faut que les médecins gardent à l'esprit que s'ils n'assument pas ce rôle auprès de leurs patients, d'autres le feront à leur place, mais qu'entre-temps leurs patients auront sans doute souffert", conclut-il.]