Le Dr Jean Désy
Parution: avril 1999

Poète et médecin du Grand Nord


Avec Ô Nord, mon amour, le Dr Jean Désy a signé un recueil de poèmes en prose qui expriment toute sa passion pour les étendues blanches du Grand Nord. Dans une langue simple mais très évocatrice, cet omnipraticien, médecin itinérant qui consacre la moitié de son temps à son travail au Centre de santé inuit de Puvungnituk, nous fait connaître cette région qui est maintenant la sienne.


Le Dr Jean Désy

Le Dr Désy n'a rien d'un débutant en matière de littérature. Avant la parution de Ô Nord, mon amour aux éditions du Loup de Gouttière, il a publié plusieurs recueils de nouvelles, de contes et de récits ainsi que des romans. Avec sa dernière oeuvre, il s'est attaché à décrire le Grand Nord qu'il aime. Au fil de ses poèmes, on découvre un territoire non pas glacial et aride, mais riche d'une faune et d'une flore à découvrir. "Le Grand Nord n'a de désertique que son aspect superficiel, remarque-t-il. Même si la toundra peut nous sembler déserte, il se peut que l'on aperçoive tout à coup une horde de centaines de caribous ou une multitude d'outardes. De la même façon, au printemps la toundra se couvre de fleurs par milliers. Cette vie, elle ne demande qu'à être apprivoisée et appréciée."

Fasciné par "la paix de cet espace que les humains n'ont pas souillé", pour reprendre les mots de Ô Nord, mon amour, le Dr Désy l'est aussi par son peuple, les Inuits. D'ailleurs, au fil de ses poèmes, on trouve les noms de deux hommes qui l'ont marqué, Jimmy Kakayuk et Qalingo Tookalak. "Qalingo est un ami dont j'ai fait la connaissance en 1992 quand j'ai entrepris un voyage de 6 000 kilomètres en moto-neige dans le Grand Nord. Il était mon guide, et j'ai été impressionné par ses grandes connaissances. Il a déjà été pilote de brousse, mais il est aussi un pêcheur et il possède une petite fumerie où il fume l'omble arctique qu'il pêche", explique le Dr Désy.

Quant à Jimmy Kakayuk, il s'agit d'un patient âgé, aujourd'hui décédé. Dans Ô Nord, mon amour, le poète lui rend hommage : "Jimmy Kakayuk est mort. La veille il courait encore la toundra. La veille il filait plus vite que les caribous." Ce qui a marqué à la fois l'homme, le poète et le médecin dans ce décès, c'est la grande dignité du vieil homme et de son entourage. "Contrairement au reste du Québec, peut-être y a-t-il ici une autre façon d'aborder la mort, suppose-t-il. Quand un patient est âgé, qu'il a déjà connu beaucoup de problèmes de santé, ses proches et le patient lui-même ne tiennent pas à prolonger sa vie par tous les moyens. Cela tient, selon moi, au fait que les Inuits ont une existence intense, rude. C'est une vie pleine. Au terme de cette vie, ils acceptent de mourir."

Ô Nord, mon amour porte aussi l'empreinte du Grand Nord de par les mots de la langue inuit qu'il emprunte. Le lecteur fera ainsi connaissance avec le nanuq (l'ours blanc) ou l'uppialuk (le harfang des neiges), il apprendra que le misiraq est de l'huile de phoque fermentée, etc. Même si, de l'iniktituk, il ne connaît que quelques mots et phrases simples, le Dr Désy a tenu à utiliser ces mots dans ses poèmes. "C'est une langue d'une richesse et d'une complexité extraordinaires, apprécie-t-il. Par exemple, pour désigner la neige et la glace, il y a plusieurs mots, qui expriment tout en nuances et de façon spécifique l'état de cette neige et de cette glace. Et puis, je trouve que la consonance des mots est très évocatrice de la réalité matérielle qu'ils représentent. Quand on a déjà entendu le son d'un caribou qui approche, le mot tuktu nous apparaît beaucoup plus approprié que "caribou".

"Poète du froid", pourrait-on dire, le Dr Désy se sent appartenir à une famille d'auteurs qui ont aussi abordé ce thème dans leurs écrits et qui lui inspirent beaucoup d'admiration. Il cite ainsi les poètes québécois Pierre Morency, "le plus capable de parler de la nature", Pierre Perreault, "le plus nordique de tous", Gaston Miron et l'Américain Walt Whitman, dont il aime le lyrisme. "D'autres écrivains m'ont aussi influencé, avoue-t-il, dont bien sûr Yves Thériault et Gabrielle Roy; il est impossible de ne pas aimer le Nord après avoir lu Gabrielle Roy. Gilles Vigneault compte aussi parmi mes influences. Il est un des rares à parler du froid avec douceur, dans l'intensité mais le calme aussi."

Entre le Dr Désy et le Nord, il y a eu un coup de foudre immédiat qui ne s'est pas démenti. Arrivé à Puvungnituk en 1990 parce qu'on y manquait de médecins, il a été tout de suite conquis par sa nature et ses gens. Mais l'origine de son amour du Grand Nord remonte bien plus loin que cela; son oncle, Louis-Edmond Hamelin, a mené plusieurs expéditions dans des régions nordiques. On lui doit des mots comme nordicité et glaciel, qui font maintenant partie du vocabulaire français, ainsi qu'un livre, Nordicité canadienne. Son neveu ne pouvait pas faire autrement que d'être séduit par un tel personnage et par le récit de ses voyages.

C'est aussi dans le Nord que le Dr Désy a reconfirmé son goût pour la médecine. Dans le petit hôpital d'une quinzaine de lits de Puvungnituk, avec les trois autres médecins et l'équipe d'infirmières et de sages-femmes qui y résident en permanence, il se sent comblé dans sa pratique, bien différente de celle des "Sudistes", comme il appelle les gens des grands centres. "Ici, rien ne ressemble à ce qui se fait ailleurs, à commencer par l'aspect de l'hôpital, lequel a l'air étrange du fait qu'il soit sur pilotis (à cause du pergélisol) et qu'il ait des fenêtres dont les vitres sont triples, dit-il. La pratique clinique est également très particulière. Les infirmières cliniciennes disposent de beaucoup d'autonomie et s'occupent de la majorité des patients. Les médecins ont plutôt un rôle de consultants et voient les cas les plus complexes. Pour ma part, j'aime beaucoup ce mode de fonctionnement qui laisse aux médecins le temps de faire de l'enseignement auprès des infirmières. Je me sens vraiment utile à Puvungnituk; ma pratique y a un sens qu'elle n'aurait pas ailleurs."

Même s'il ne vit pas de manière permanente à Puvungnituk, le Dr Désy se sent tout à fait accepté par la communauté. "Les Inuits sont des gens très ouverts, pas du tout fermés aux étrangers. Ils sont conviviaux, dit-il. De plus, en tant que médecin, on apprécie ma présence. Je crois vraiment qu'il y a peu de barrières entre nous tous, sinon celles qu'on veut bien mettre. Ainsi, pour peu qu'on demande à des Inuits s'ils veulent bien qu'on les accompagne à la pêche, on est certain de trouver des compagnons." Et ce plaisir d'aller à la pêche, le Dr Désy ne s'en prive pas, ni des fréquentes promenades dans la toundra.

La vie nordique a beau ne pas manquer de charme pour le Dr Désy, il retourne parfois à sa maison de l'île d'Orléans. Sa pratique médicale, outre celle du Grand Nord, comprend également son travail à l'urgence de l'hôpital de Loretteville. Mais ce qui l'amène à revenir vers les régions plus habitées, ce sont d'abord ses quatre enfants, et aussi la vie culturelle. Écrivain et poète, le Dr Désy avoue volontiers que, si épris soit-il du Nord, c'est ailleurs qu'ont lieu les activités culturelles qui le passionnent, et qu'il pourrait difficilement mener sa carrière d'auteur en ne mettant jamais les pieds à Québec. "En ce sens, je suis peut-être un peu écartelé entre le Nord et le Sud, pense-t-il. D'un côté, il y a le Nord où ma vie est plus complète et joyeuse que n'importe où ailleurs et de l'autre, il y a mes enfants qui me manquent beaucoup, mes amis, mes activités littéraires. Finalement, je réussis à jongler avec les deux, même si je ne suis pas prêt de résoudre l'éternel conflit entre la nature et la culture."

Il est partout clair qu'une grande partie de ses préférences vont vers la toundra du Grand Nord. De la ville, le Dr Désy retient surtout une agitation qu'il finit toujours par trouver malsaine. "Pour moi, c'est la ville qui représente le vide, pas les étendues du Nord, soutient-il. Quand je suis dans un grand centre, je me heurte toujours à l'insignifiance de la société occidentale moderne qui me semble frôler le néant tellement elle est superficielle."

Ce qui ne signifie pas pour autant que le Dr Désy ne voit pas les problèmes propres à la société nordique, dont un taux de suicide effarant qui ne laisse pas de l'inquiéter. Le Nord, même s'il le chérit, il ne l'idéalise pas, et il est bien conscient de la chance qu'il a de pouvoir parfois le quitter pour mieux le retrouver. Reste toutefois un amour indéfectible pour une terre à la beauté inspirante et majestueuse qui lui a fait écrire dans Ô Nord, mon amour : "Et dans l'espoir d'une terre d'ailleurs, d'un pays qui sent le givre et le thé, je donne naissance à des fables, des sourires, des animaux et des anges." Mission accomplie, Dr Désy : ce Nord si beau décrit par vous, on a vraiment envie de le découvrir et de l'aimer après avoir lu Ô Nord, mon amour.]