Parution: août 1999

Le Dr Francine Mathieu-Millaire, une digne représentante de deux générations d'ophtalmologistes


Quand nous l'avons contactée pour lui demander de nous accorder une entrevue sur sa carrière, la neuro-ophtalmologiste Francine Mathieu-Millaire a hésité. "C'est à mon père qu'il aurait fallu consacrer un article; il a accompli tellement plus de choses que moi", a-t-elle objecté. Qu'on nous permette de la contredire sur ce point : le Dr Mathieu-Millaire est la digne représentante des deux générations d'ophtalmologistes qui l'ont précédée, et son père comme son grand-père auraient certainement été d'accord pour dire qu'elle a contribué à maintenir la tradition d'excellence en vigueur dans sa famille.


Le Dr Francine Mathieu-Millaire

En fait, il y a beaucoup à dire sur Francine Mathieu-Millaire. Au choix, on pourrait parler de son affabilité et de sa chaleur humaine, qui savent mettre ses patients à l'aise, ou de sa détermination : elle est la première femme neuro-ophtalmologiste au Canada et la première femme présidente de l'Association des ophtalmologistes du Québec. On pourrait dire qu'elle est une professeure, une chercheuse, une communicatrice, mais aussi une clinicienne dont le temps n'a pas émoussé la capacité de s'émouvoir ni de s'émerveiller.

À l'origine de cette carrière aux multiples facettes, il y a une enfance pour ainsi dire baignée dans la médecine et dans l'ophtalmologie. Si elle n'a pas connu son grand-père, mort avant sa naissance, le Dr Mathieu-Millaire a par contre souvent eu l'occasion d'observer le travail de son père. Petite fille, elle attendait impatiemment que son tour revienne de le suivre à l'hôpital pour lui tendre des pansements. C'est aussi sans étonnement ni frayeur qu'elle voyait des récipients contenant des yeux dans le congélateur familial. "Mon père avait fondé la banque d'yeux du Québec et tout était encore assez artisanal. Il y avait donc parfois des yeux dans notre réfrigérateur et cela me semblait on ne peut plus normal", se souvient-elle.

Si les circonstances avaient été autres, cette amoureuse des sports serait peut-être devenue une athlète plutôt que scientifique. Le golf, le ski et surtout la course l'ont toujours passionnée. À un point tel que le Dr Mathieu-Millaire peut s'enorgueillir d'avoir couru plusieurs marathons avec plaisir et succès. Cet intérêt pour le sport ne s'est jamais démenti et, en 1995, elle devenait membre du conseil de rédaction du journal Médecine Sport.

Mais, avec un père et un grand-père ophtalmologistes, le choix de sa carrière ne fut pas trop difficile. Malgré que son père fut un spécialiste de la greffe de la cornée, sa fille opta plutôt pour la neuro-ophtalmologie à l'Université de Montréal. Suivirent un fellowship en neuro-ophtalmologie à l'Institut neurologique de Montréal, et un autre au Wilmer Institute du Johns Hopkins Hospital de Baltimore sous la houlette du Dr Frank Walsh, une grande figure de l'ophtalmologie qui a marqué le Dr Mathieu-Millaire.

Cependant, même avec une sur-spécialité différente, le Dr Mathieu-Millaire dut se battre à sa façon pour se démarquer de son père quand elle commença à pratiquer. Des patients n'allaient-ils pas jusqu'à prendre rendez-vous avec elle dans l'espoir qu'elle leur obtiendrait une consultation avec... son père? "Il m'est même arrivé de nier que j'étais sa fille auprès de patients, dit-elle en riant. J'insistais beaucoup sur le Millaire de mon nom, patronyme de mon ex-mari, pour qu'on oublie un peu le Mathieu."

Mais, si désagréable qu'ait été la situation, le Dr Mathieu-Millaire a conservé pour son père amour, respect et admiration. Elle se rappelle encore aujourd'hui son énergie incroyable, son dévouement pour les patients qu'il visitait même la nuit, sa collaboration à tant d'organismes. Elle rend du même coup hommage à sa mère qui, bien souvent, devait se passer de la présence de son mari.

Depuis son retour à Montréal, en 1979, c'est un doux euphémisme que de dire que le Dr Mathieu-Millaire a eu du pain sur la planche. "Nous ne sommes que sept neuro-ophtalmologistes au Québec, explique-t-elle. Outre ma pratique à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont qui occupe une grande partie de mes journées, je pratique également aux hôpitaux Sainte-Justine et du Sacré-Coeur.

À l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr Mathieu-Millaire a assumé plusieurs fonctions au fil des années. Elle y a été responsable de la section neuro-ophtalmologie du département d'ophtalmologie pendant onze ans et adjointe au directeur de ce département pendant quatre ans. L'enseignement a aussi occupé une large part dans sa carrière, une part chère à son coeur puisqu'elle adore enseigner et retrouver auprès des plus jeunes la stimulation et l'enthousiasme de ses débuts. Le Dr Mathieu-Millaire est professeure adjointe de clinique depuis 1979.

Quant aux affaires syndicales, le Dr Mathieu-Millaire y a pris une part active dès 1991 en devenant vice-présidente de l'Association des ophtalmologistes du Québec. "Atteindre la quarantaine m'avait donné le goût de relever de nouveaux défis, dit-elle, et mon engagement au sein de l'Association m'a permis d'explorer de nouvelles avenues." De vice-présidente, le Dr Mathieu-Millaire est devenue présidente désignée puis présidente, de 1994 à 1996. À l'heure actuelle, elle est membre du conseil d'administration de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, où elle a aussi présidé le comité régional Montréal-Centre.

"Quand je vois la façon dont s'est transformé notre système de santé, je suis inquiète et en colère, déclare-t-elle. Les médecins avant nous ont contribué à bâtir tant de choses et cet héritage est en péril. C'est aussi pour cela, pour me battre et défendre ce en quoi je crois profondément, que j'ai décidé de me lancer dans le domaine syndical. On se doit de réagir quand on voit qu'il n'y a plus d'argent pour faire démarrer des projets nouveaux."

En ce qui concerne le domaine de la communication scientifique, il a été et continue d'être un champ d'intérêt majeur pour elle. De 1979 à aujourd'hui, le Dr Mathieu-Millaire a pris la parole à près de cinquante reprises au cours de manifestations scientifiques au Québec et au Canada anglais, mais aussi aux États-Unis, en France te en Italie. En ce qui concerne les publications, elle a à son crédit une brochure, un chapitre de livre et dix articles. "Le désavantage d'être occupés comme le sont les neuro-ophtalmologistes du Québec, c'est que nous avons peu de temps pour publier, constate-t-elle. Par contre, quand je rencontre des neuro-ophtalmologistes américains, je suis toujours amusée; ils me parlent de cas rares pour eux, cas relativement fréquents pour moi. C'est toute la différence entre voir quelques patients par jour et en voir autant que nous."

Le Dr Mathieu-Millaire aime aussi s'adresser au grand public. Elle accorde généreusement des entrevues à des journalistes de la presse écrite et n'hésite pas à se rendre sur les plateaux de tournage d'émissions pour informer la population sur la santé de l'oeil. Un projet lui tient d'ailleurs à coeur en ce moment : l'écriture d'un livre de vulgarisation sur l'oeil qu'elle corédigerait avec le Dr Danielle Perreault.

Mais un des rôles les plus précieux pour le Dr Mathieu-Millaire, c'est manifestement celui de mère. Et c'est avec amour et fierté qu'elle parle de sa fille Isabelle. Toutefois, ce rôle n'a pas été facile à concilier avec ses nombreuses activités professionnelles, reconnaît-elle volontiers. "Jamais je n'ai eu à faire face au sexisme; on n'a jamais mis en doute mes compétences professionnelles. Par contre, il y avait bien peu de compréhension face au fait que les femmes demeurent les principales responsables de leurs enfants. Ne pas assister à certaines réunions, hésiter à participer à des activités professionnelles, ne pas rester plus longtemps que prévu au travail, tout cela était très mal vu. J'ai encore le souvenir très net de m'être souvent dépêchée pour aller chercher ma petite fille qui m'attendait devant son école une fois que le service de garde avait fermé ses portes. J'aurais tellement voulu être là plus souvent pour elle. Le pire, c'est que la situation ne me semble pas avoir tellement évolué avec les années. Je vois encore de jeunes collègues aux prises avec les mêmes problèmes, coincées entre leur désir d'être présentes auprès de leurs enfants et celui de travailler très fort. Et les jeunes hommes médecins n'échappent pas à cette pression non plus."

Si elle n'avait qu'un conseil à donner aux jeunes femmes médecins d'aujourd'hui, le Dr Mathieu-Millaire leur dirait d'économiser leurs forces et de consacrer le temps qu'elles désirent à leur famille sans se culpabiliser de ne pas grimper les échelons à toute vitesse au travail. "Il y a toujours de la place pour ceux qui désirent s'engager dans des comités ou des projets particuliers, affirme-t-elle. Une femme médecin peut très bien travailler à son rythme et même à mi-temps pour se retrouver à quarante ans encore pleine d'énergie et libérée de se obligations familiales les plus pressantes. Et là, on peut se donner à fond, on n'est pas "brûlée" par des années à tout faire en même temps. Enfin, c'est ce que moi je ferais si je devais recommencer ma carrière à l'heure actuelle."

La fille du Dr Mathieu-Millaire suivra-t-elle cette voie? En tout cas, elle ne paraît pas avoir gardé un mauvais souvenir du manque de disponibilité dû au travail. En effet, après avoir fait des études en criminologie, elle pense maintenant à faire sa médecine à son tour. La relève s'annonce donc avec une quatrième génération de médecins chez les Mathieu. "Mais pas une quatrième génération d'ophtalmologistes, précise-t-elle, puisque ma fille est davantage tentée par la psychiatrie."

Quant à ses temps libres, le Dr Mathieu-Millaire les remplit aussi bien que ses journées de travail. Le sport, bien sûr, occupe une place de choix dans ses moments de détente. Mais elle a d'autres passe-temps plus inusités, comme la jonglerie (avec des balles ou des quilles) ou encore le flamenco, un art qu'elle a appris avec une danseuse réputée, Sonia del Rio. "Elle a même réussi à me faire danser le rôle de Carmen, dit-elle en riant, moi qui suis plutôt timide. J'ai souvent suivi des cours avec elle dans le passé et je recommence cette année." Sinon, quand elle ne se transforme pas en gitane ou en jongleur, c'est devant le clavier d'un piano ou devant un bon livre que le Dr Mathieu-Millaire se repose des fatigues de la journée.

Alors, toujours rien à dire sur vous, Dr Mathieu-Millaire? Vraiment, il aurait été dommage de s'arrêter à vos réticences du début. Nous aurions raté une belle rencontre avec une femme et un médecin qui, loin d'être dans l'ombre de son père, aura certainement su se faire un "nom" bien à elle.]