Parution: mars 2001

Il était une fois un petit garçon de 9 ans qui se mourait...
Le Dr Yvette Bonny raconte
Par Sylvie Poulin


"Sachant qu'il ne guérirait pas, il a refusé qu'il y ait d'autres traitements. Il avait décidé de se laisser mourir. Ce que j'ai respecté... Il avait accepté cependant de recevoir des traitements de support (transfusions, etc.) afin de pouvoir aller à la pêche avec son père. J'ai attendu avec impatience qu'il revienne à l'hôpital le lundi matin. Quand je lui ai demandé s'il avait attrapé des poissons, il m'a dit : "Oui, oui, j'en ai accroché un. Je me suis battu avec lui pour le faire entrer, mais je n'ai pas réussi. Au bout du compte, il s'est échappé. Docteur, tu fais la même chose avec moi... Tu essaies de me retenir, mais tu n'y arrives pas!"

Le Dr Yvette Bonny

"On pense que les enfants ne savent pas ce qu'est la mort, qu'ils en ont moins conscience. Bien sûr, on emploie un langage imagé pour leur en parler, quand c'est nécessaire. Mais même ces derniers moments-là, ils les vivent pleinement. Ils ne baissent jamais les bras! La Fondation canadienne Rêves d'enfants l'a d'ailleurs compris : les enfants se fixent des buts concrets à réaliser. On dirait qu'ils sont conscients de leurs limites; ils ont de petites attentes. Ils ne demandent pas de faire le tour du monde, ils veulent seulement de petites choses, comme une excursion de pêche. Et ça leur procure tellement de bonheur! Pour les parents qui voient partir leur enfant, ces joies créent une réserve de bons souvenirs...

"Un enfant, un adolescent, ce sont des mondes à construire. La mort d'un jeune est d'autant plus difficile à accepter. Ça suscite de la culpabilité. On se demande : qu'est-ce que je n'ai pas fait? que j'aurais pu faire de plus? sans m'acharner? Finalement, on vit nous aussi les instants magiques et tragiques avec l'enfant et sa famille. Quand il y a de l'espoir, tout le monde est en haut de la côte en même temps, et quand il y a une récidive, tout le monde dégringole ensemble. Mais notre rôle à nous, c'est de ramasser les pots cassés et de soutenir les gens, de recommencer à grimper la côte... C'est lourd pour les soignants. Mais on en prend l'habitude.

"J'ai tellement conseillé aux enfants et à leurs parents de vivre au jour le jour, de ne pas faire de projets d'avenir, que j'en suis venue à vivre comme ça aussi. Entre autres parce que je vieillis, mais surtout parce que j'ai appris cette philosophie avec eux. Les enfants nous donnent des leçons de vie.

"Comme hématologiste, je préfère de loin la clientèle pédiatrique. Les adultes "s'écoutent" beaucoup : ils investissent leur vécu et leurs problèmes dans la maladie, et ils jouent davantage la comédie. L'adulte terrassé par la maladie s'immobilise instinctivement, il protège ses réserves d'énergie, il sait ce qui l'attend. Tandis qu'en pédiatrie, dès qu'il y a une petite lueur d'espoir, le patient retrouve le sourire et le goût de vivre. À ce moment-là, le médecin et les parents sont obligés d'être heureux et de savourer la vie - l'enfant donne l'exemple, et on doit vivre à son rythme. Ça, c'est pour la partie psychologique. Du côté médical, comme les enfants ont des maladies hématologiques pures - ils sont exempts d'infarctus, d'hypertension, d'arthrite, etc.-, c'est plus facile d'y voir clair. Et ils répondent mieux à la chimiothérapie. J'ai donc eu la meilleure part...

"La plus grande différence entre la clientèle adulte et la clientèle pédiatrique se situe au niveau du contact humain. Parfois, les enfants nous comprennent à peine, et il faut leur faire accepter le traitement : sinon, tout est fichu. Mais on n'a pas seulement un enfant à soigner, on a ses parents et toute sa famille à informer, éduquer, calmer... C'est peut-être la partie la plus gratifiante de notre travail, même si la tâche a doublé avec les familles éclatées."

Le palmarès officiel

"J'ai fait partie des premiers contingents haïtiens à venir se perfectionner en médecine au Québec. Mon but le plus cher était de repartir en Haïti dès ma résidence en pédiatrie terminée. Mais quand j'ai été prête, le climat politique en Haïti était tellement explosif (comme presque toujours d'ailleurs) que mes parents n'étaient pas d'accord pour que je revienne. Alors, j'ai décidé d'opter pour une deuxième spécialité (hématologie) et de demander mes papiers d'immigrante."

C'était le début des années 1960. Yvette Bonny, pédiatre-hématologiste, a obtenu par la suite un fellowship en hématologie à l'hôpital Saint-Antoine (Paris), a fait sa résidence en pathologie à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont et a obtenu un second fellowship (les isotopes en hématologie) à l'hôpital Royal-Victoria. Elle a dirigé l'unité de transplantation médullaire pédiatrique de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont de 1980 à 1995, est professeur agrégée de clinique à la faculté de médecine de l'Université de Montréal depuis 1978 et membre de la New York Academy of Sciences depuis 1993. La même année, elle recevait le Prix des médecins de coeur et d'action, décerné conjointement par l'AMLFC et le Groupe L'Actualité médicale. En 1996, s'y ajoutait le titre de Femme de mérite, catégorie santé, du YWCA. Elle a ensuite été nommée Citoyenne d'honneur de la Ville de Montréal et a figuré dans le International Who's Who of Professionals, en 1997.

Plus récemment, à l'occasion de son vingtième anniversaire, L'Actualité médicale la nommait Médecin de mérite pour avoir réalisé la première greffe de moelle osseuse sur un enfant au Québec, en avril 1980. La jeune patiente d'alors est aujourd'hui infirmière à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le port d'attache du Dr Bonny depuis 1969 : "Elle est un peu comme ma deuxième fille. Et j'aime à penser que j'ai contribué à son choix de carrière", commente-t-elle. Il serait plus juste de dire qu'elle a rendu possibles des milliers de choix de vie, ne serait-ce qu'en raison du nombre de petits patients qu'elle a traités depuis le début des années 1960 ou de greffes effectuées par elle depuis cette première.

Le Dr Bonny n'a pas la grosse tête pour autant, loin de là! Il émane d'elle une chaleur, une simplicité et une énergie qui sont, paraît-il, ses marques de commerce. "J'étais très fière d'avoir été choisie, surtout par des pairs. C'est très valorisant. Mais trop flatteur! Le soir de la remise des prix, je regardais en quelle compagnie je me trouvais et je me suis sentie comme le grain de sable..."

L'autre palmarès

Grain de sable, un peu hurluberlue, passablement déviante et Yvette-la-Gaffe... À l'entendre se qualifier ainsi et rire de façon aussi communicative, on ne s'étonne pas que dès 1977, elle ait été désignée Madame Pédiatrie dans ce département de Maisonneuve-Rosemont, ni qu'elle se soit auto-attribué la Palme de la distraction ("Sauf en médecine, quand même!") et le Prix citron en orientation géographique ("Attendez-moi une demi-heure plus tard que prévu; j'aurai sûrement pris la mauvaise sortie."). On lui accorderait les yeux fermés le prix de la parole facile et du débit qui défie l'imagination.

Le Dr Bonny a également obtenu en 1994 le prix Claire Heureuse (première dame de la première république noire indépendante, reconnue pour sa générosité et son courage exceptionnels), et en 1998 le prix Sylvio Cator (modèle haïtien d'énergie et de réussite). Elle est évidemment membre de l'AMHE, l'Association des médecins haïtiens à l'étranger. "Nous, originaires d'un pays en développement, sommes privilégiés d'être établis à l'étranger. Alors, nous voulons aider en retour. C'est pourquoi je fais partie d'un regroupement d'organismes de développement haïtiens semblable à Centraide, et que je donne un coup de main à Kouzin, Kouzine, une association de parrainage bénévole de jeunes Haïtiens de Montréal, basée sur le modèle des Grands Frères et des Grandes Soeurs. Le Dr Bonny dit se sentir une responsabilité particulière envers les jeunes Haïtiens et Haïtiennes. "On les montre régulièrement sous leur mauvais jour à la radio et à la télévision... Ils doivent savoir que des Haïtiens ont pu faire leur chemin, être stimulés, avoir des modèles - ça, c'est un rôle que je me suis donné."


"Un enfant, un adolescent, ce sont des mondes à construire. La mort d'un jeune est d'autant plus difficile à accepter. Ça suscite de la culpabilité. On se demande : qu'est-ce que je n'ai pas fait ? que j'aurais pu faire de plus ?..."
- Dr Yvette Bonny

C'est dans cette optique qu'elle s'adressait en février 2000 aux étudiants en médecine noirs. "Je voulais leur dire que oui, ils sont différents, mais ni supérieurs ni inférieurs. Oui, ils ont des capacités parfois méconnues, mais il leur appartient de les développer, de faire des efforts et d'être honnêtes. Surtout, ils ne doivent pas rester dans leur coin en pensant que personne ne les aime parce qu'ils sont des Noirs. Ni que tout ce qui leur arrive de mauvais dans la vie, c'est parce qu'ils sont noirs. Ce n'est pas vrai. La communauté d'accueil ne se met jamais au service de ses minorités : il faut s'y intégrer. Certains créent leur propre ghetto et se plaignent ensuite qu'on n'aille pas les y chercher. Mais en dehors de ça, il n'y a pas de raison de se sentir désarmé."

Et de faire un rapprochement avec la contribution parfois limitée des femmes à la médecine : "La profession a beaucoup bénéficié de la sensibilité et de l'engagement souriant des femmes. Ce qui me désole, c'est que les femmes médecins, surtout les jeunes, apportent aussi avec elles leur réticence à travailler en dehors du "9 à 5". Mais la médecine, c'est plus que ça : je parle ici de l'aspect vocation, qu'on dirait en perte de vitesse... Il ne faut pas que les femmes soient des fonctionnaires, qu'elles fassent un ghetto des CLSC. Les spécialités aussi sont ouvertes! C'est peut-être difficile à organiser, mais on peut avoir des horaires chargés sans nécessairement détruire sa vie de famille et de couple. Les femmes n'ont pas pris la place des hommes en médecine; c'est la nôtre aussi. Et je dis qu'il faut la prendre tout entière. Remplir notre mission jusqu'au bout."

Place aux jeunes (mais pas tout de suite...)

Depuis que l'unité pédiatrique de greffe de moelle osseuse a été transférée à Sainte-Justine (1997) et que son mari est à la retraite, le Dr Bonny pense davantage à se retirer mais, précise-t-elle aussitôt, elle n'est pas tout à fait prête. "Je dis depuis 1990 que je ralentirais le rythme à partir des années 2000. La belle menace! J'ai toutefois appris en vieillissant qu'il faut savoir se retirer avant d'être dépassée ou que les autres le disent... Place aux jeunes, donc. Mais pour le moment, je me sens encore utile, désirée, nécessaire." Sa semi-retraite sera occupée en partie par la présidence du comité d'éthique de la recherche de l'hôpital. "Ça m'intéresse beaucoup. Catapultée là avec plein de flatteries, je me suis laissée prendre, j'ai suivi quelques cours et ... j'aime ça! C'est quelque chose qui demande un peu de sagesse, de recul. Peut-être bien que je vais pousser dans cette voie, pour enseigner... Certains m'ont chuchoté que je devrais écrire un livre sur mes patients, ce qu'ils vivent et comment ils le vivent; ce qui ne me déplairait pas non plus. J'ai vécu des expériences tellement merveilleuses qu'elles méritent d'être transmises."

De ses trente ans à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr Bonny semble ne garder que de bonnes impressions. "Je me suis sentie bien à Maisonneuve, j'ai aimé mes patrons et mes collègues. Je ne dis pas ça pour les flatter, mais je dois beaucoup à l'équipe de m'avoir secondée dans cette spécialité pédiatrique et d'avoir toujours été là avec moi. Ma pratique a été lourde physiquement et psychologiquement. Une grosse responsabilité. Mais je ne m'en plains pas - j'ai aimé ça et je le referais si c'était à recommencer."]