Mot du président
Parution: avril 2001

Les connaissances - surtout au cours de la deuxième moitié du siècle dernier - ont beaucoup évolué et elles ont entraîné de profondes modifications des concepts, suscitant des exigences nouvelles. Les changements apportés aux procédures hospitalières, à la durée de séjour des patients et aux soins ambulatoires ont permis à plusieurs de retrouver plus rapidement leur environnement familier. Pour un nombre significatif de gens, ce genre de situation nécessite une continuité des soins, une période de convalescence et un véritable programme de soutien à domicile. Pour beaucoup, il faut alors apprendre à vivre avec sa maladie, son ou ses handicaps, et ce, dans un milieu de vie qui n'est pas nécessairement adapté. Ces soins en mode ambulatoire entraînent une modification importante des habitudes et des façons de procéder.

Les affections dites chroniques se sont accrues et occupent le premier rang parmi les causes de décès. Les gens atteints préfèrent souvent demeurer le plus longtemps possible à la maison. Mais plusieurs se voient confrontés au fait qu'ils sont âgés et que leur tissu familial s'est effrité. Les demandes ont considérablement augmenté et les problématiques rencontrées sont beaucoup plus complexes. L'espérance de vie de ces patients se chiffre maintenant en années plutôt qu'en mois, en semaines et même en jours, comme c'était le cas il n'y a pas si longtemps. Les conditions liées aux multipathologies sont plus fréquentes, au point de devenir monnaie courante. De plus en plus de gens souhaitent mourir à domicile, accroissant d'autant les exigences en soins palliatifs. Des clientèles variées atteintes de maux modernes (poly-intoxications, VIH-sida, etc.) et les psychiatrisés désinstitutionnalisés viennent augmenter les besoins.

Les médecins de l'équipe interviewée veulent assurer aux personnes qu'ils côtoient une qualité de vie et une meilleure valorisation de leur potentiel. Ils veulent maximiser l'autonomie et le mieux-être de leurs patients. La personne est véritablement au centre de l'intervention médicale à domicile. La nature de la chronicité, la complexité et la multiplicité des problèmes exigent l'expertise de toute une équipe, dans laquelle le médecin agit un peu comme un chef d'orchestre. Il doit préserver le fragile équilibre de l'autonomie des uns et des autres. Il lui faut savoir reconnaître les champs de compétence de chacun. Il lui faut stimuler les liens de complémentarité et de collaboration. En outre, le médecin qui se rend à domicile doit prêter attention au dialogue avec la famille et les proches, il doit être facile à joindre lorsqu'on le requiert, surtout dans les moments difficiles.

À l'évidence, le médecin qui prodigue des soins à domicile oeuvre dans un contexte marqué par la complexité multiculturelle, les mutations rapides, successives et inexorables. Le médecin traite non seulement les gens dans des circonstances où les tâches s'avèrent lourdes, mais il coordonne les actions d'une équipe multidisciplinaire ; il devient un éducateur, un planificateur organisationnel. Il doit être attentif et disponible. Cette pratique exige beaucoup de la part de celui qui accepte de relever ce défi. Cependant, comme le soulignent nos invités, elle procure un important enrichissement personnel.

Ces médecins qui vont à domicile aiment leur profession et croient à la pertinence d'aider les gens à demeurer le plus longtemps possible dans leur chez-soi, dans leur milieu de vie, dans leur famille. Intéresser un médecin à consacrer du temps à cette activité ne va pas de soi, d'autant qu'il y a instabilité des équipes et difficulté d'accès aux méthodes diagnostiques et hospitalières. Alors que ce champ de pratique s'est considérablement élargi, le nombre de médecins qui s'y consacrent n'a pas suivi le rythme. Qui plus est, les médecins qui choisissent de consacrer leur temps au maintien à domicile sont moins bien rémunérés que d'autres professionnels. Les jeunes médecins sont mal préparés à ce genre de pratique. Ils craignent de se rendre sur place sans avoir accès aux méthodes diagnostiques et aux tests de laboratoire auxquels ils sont habitués.

Ces programmes de maintien à domicile, qui peuvent être d'un apport inestimable pour aider à résoudre les problèmes auxquels le réseau de la santé fait face et qui peuvent contribuer à améliorer la qualité de vie de nos concitoyens, ne sont cependant pas viables sans une volonté collective et politique.

À l'instar de nos invités, il faut des médecins, des équipes pluridisciplinaires pour mener à bien cette ambitieuse entreprise, et il faut des « fonds » pour mieux satisfaire ces besoins qui ne sont pas comblés à l'heure actuelle. Il faut encourager une formation médicale qui développe cette pensée sociale. Ces facteurs sont interdépendants et appellent un examen de conscience.

Les trois générations de médecins du CLSC du Marigot, talonnées par une quatrième, nous font une éloquente démonstration de leur implication et de leur admirable engagement. Ces médecins nous suggèrent les éléments qui permettront aux soins à domicile de véritablement entrer dans les moeurs. L'Association des médecins de langue française du Canada les en remercie.]

Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC