| Mot du président |
Parution: mai 2001
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Aujourd'hui, l'AMLFC aborde un sujet qui représente une étape majeure dans l'évolution du savoir et dont les répercussions sont déjà immenses : les biotechnologies. Elles marquent une révolution des connaissances de la vie ; elles n'ont pas fini de susciter notre questionnement, de nous intriguer, de nous bouleverser. Nos trois invités nous présentent ce sujet, abordent ses multiples facettes, décrivent ses enjeux, nous font part de leur enthousiasme, mais aussi de leurs préoccupations. |
Le quotidien du médecin - et celui de ses patients - s'en trouveront sans aucun doute profondément modifiés. Les méthodes d'investigation diagnostique, les approches thérapeutiques, notre façon de penser, d'aborder la pathologie et ses répercussions... , tout devra être revu. Il n'est pas exagéré de prédire une métamorphose de la médecine aussi importante que celle provoquée par l'imagerie médicale par rapport à la pratique médicale du début du 20e siècle, où l'on n'avait pratiquement que le stéthoscope comme outil diagnostique.
Notre connaissance du génome humain aurait été impensable il n'y a pas si longtemps. Et cela a des répercussions directes sur l'orientation de la recherche médicale. Le diabète, certaines néoplasies, les maladies cardiovasculaires, la sclérose en plaques, la fibrose kystique, l'hypertension artérielle, la maladie d'Alzheimer... autant de pathologies qui sont dans la ligne de mire immédiate des chercheurs. Des indices nous laissent croire que plusieurs de ces maux ne seront que des souvenirs un jour prochain et qu'ils ne subsisteront qu'à travers l'histoire, un peu comme c'est le cas avec la variole depuis la découverte et l'utilisation de la vaccination.
Bien sûr, il y a des enjeux économiques sous-jacents considérables. Déjà, l'industrie de la biotechnologie prépare la commercialisation de nombreux nouveaux produits ; quelques centaines de ces produits en sont aux phases avancées d'essais cliniques. Une nouvelle génération de médicaments révolutionnaires, y compris des vaccins, sont à nos portes. Cet arsenal devrait permettre d'ajouter, au bond prodigieux de l'espérance de vie observé depuis le début du 20e siècle, une importante amélioration de la qualité de vie.
En amont de cette révolution figure la recherche. Outre la recherche fondamentale, on a vu se développer, au cours des 5 ou 10 dernières années, une recherche plus appliquée, qui vise à valoriser les découvertes en favorisant l'émergence de résultats plus immédiats. À n'en pas douter, une nouvelle étape dans l'évolution de la science a cours sous nos yeux. Nous assistons à un phénomène général de réseautage, à l'émergence d'une volonté de transfert technologique vers les populations et à un effort considérable pour que cette recherche ait des retombées concrètes. Le Canada et le Québec assument un leadership scientifique indéniable dans les domaines de la recherche et du progrès en biotechnologie.
Après s'être intéressée aux organes, à leur anatomie, puis à leur physiologie, la médecine dirige aujourd'hui davantage son attention vers les gènes, les chromosomes, les protéines et le métabolisme. La médecine expérimentale explore des terres vierges, un univers fulgurant aux perspectives fascinantes. Nous avons franchi la frontière de la génomie. La fonction de réparation pourrait largement faire place à celle de la prévention et de la promotion de la santé par la détection des prédispositions et des probabilités de développer des affections identifiées sur le parcours du génome humain.
Les chromosomes nous livrent leurs secrets les plus intimes et transforment notre perception de la santé. Cette évolution est irréversible et le savoir atteint de nouveaux horizons qui, hier à peine, étaient jugés inaccessibles. Les mécanismes de la vie sont de mieux en mieux cernés et compris. Alors qu'à une époque pas si lointaine nous évaluions le silence des organes comme étant un signe de santé, nous pouvons dire désormais que la santé repose sur la qualité du réseau de communication établi par nos gènes dans cet univers complexe qu'est la vie.
Le développement de la science médicale, tel que nous le vivons présentement, ne doit cependant pas occulter la nécessité de préserver les valeurs qui transcendent toutes les civilisations et toutes les modes, la valeur sacrée de la vie figurant en tête de liste. Le progrès scientifique et social ne doit surtout pas marquer un recul de l'humanisme. On peut se demander quel sera le paradigme de la médecine de demain. Il faut, dès maintenant, définir un langage commun qui permette de se mettre d'accord sur les indications, les limites et les preuves d'efficacité des biotechnologies en émergence. Certains des choix auxquels nous confrontent les nouvelles technologies doivent être considérés comme des choix de société avant d'être des choix individuels ou professionnels. Cela se traduira sûrement par une période de doute et d'incertitude.
Il faut s'attendre aussi à ce que nombre de questions éthiques se présentent avec encore plus d'acuité qu'aujourd'hui. Ainsi, sera-t-il moralement acceptable d'éliminer des embryons auxquels on aura trouvé un défaut génétique ? Comment déterminera-t-on si l'embryon est animé ou non ? Et ainsi de suite. Nous pouvons supposer d'ores et déjà que le monde d'un groupe donné correspondra à l'antimonde d'un autre groupe.
On le voit bien, avec les nouvelles biotechnologies se profilent à l'arrière-plan des valeurs humaines à préserver et des valeurs scientifiques à promouvoir. Il faudra revoir nos conceptions au regard de l'avenir de l'humanité. Nous sommes invités à être les artisans d'un monde différent, fondé sur un modèle théorique dont il faudra éprouver le degré de validité, et cela engage notre responsabilité individuelle. Nous avons un devoir de lucidité et de solidarité quant aux jugements que nous serons appelés à émettre sur la pertinence de ce qui s'offrira à nous.
Tout cela appelle à l'interrogation et au dialogue. C'est ce que l'AMLFC, accompagnatrice attentive de la médecine d'expression française depuis un siècle, espère susciter en publiant ces réflexions.]
Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC