Le Dr Alain Verdant
Parution: août 2001

Un pionnier et un chef de file mondial en chirurgie de l'aorte
Par Danielle Lapointe


Croyez-le ou non, c'est d'emblée que le Dr Alain Verdant a été attiré par la chirurgie. Déjà, jeune adolescent, il recherchait une profession remplie de défis qui exigerait un haut niveau de maîtrise de soi. Il ressentait ce besoin de se dépasser. Dès son entrée à la faculté de médecine de l'Université de Montréal, le Dr Verdant a eu hâte d'arriver au but et de faire de la chirurgie. En troisième année de médecine, alors qu'il était dans la vingtaine, il a eu l'occasion de faire des stages à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, où il a rencontré le Dr Arthur Pagé, jeune chirurgien cardiovasculaire qui fut pour lui une source d'inspiration. Le Dr Pagé avait été formé à la meilleure école de chirurgie cardiovasculaire au monde dans les années 1960, soit à Houston, au Texas. À le côtoyer, le Dr Verdant s'est enthousiasmé lui aussi pour la chirurgie cardiovasculaire, plus particulièrement pour la chirurgie aortique.

Le Dr Alain Verdant

Dès sa cinquième année de médecine, le Dr Verdant a eu l'occasion d'observer, à partir de recherches aux archives médicales, que de nombreux polytraumatisés mouraient d'une rupture de l'aorte thoracique, mais que chez certains, le décès ne survenait que quelques heures ou quelques jours après leur hospitalisation. Si l'on pouvait poser un diagnostic précoce, se disait-il, beaucoup de ces jeunes pourraient être sauvés grâce à une intervention chirurgicale réparatrice. Son enthousiasme à la pensée que ces jeunes pourraient éventuellement être de nouveau sur pied grâce à une intervention chirurgicale ciblée a été un facteur déterminant dans le choix de sa spécialisation.

Dans les années 1970, la chirurgie de l'aorte thoracique en était à ses premiers pas, autant en Europe qu'aux Etats-Unis. Le Dr Verdant a donc eu le privilège de participer à l'évolution mondiale de cette chirurgie, à laquelle il a apporté une immense contribution. Il a effectué, entre autres, 1 200 résections d'anévrismes de l'aorte abdominale et 700 résections d'anévrismes de l'aorte thoracique descendante. Dans le monde entier, on peut compter sur les doigts de la main les chirurgiens qui ont opéré autant de personnes souffrant d'un anévrisme intrathoracique. De plus, le Dr Verdant a su procéder à ces résections avec un taux de paraplégie parmi les plus bas au monde. "Ceci représente un formidable travail réalisé en sol canadien avec beaucoup moins de ressources hospitalières que celles dont disposent nos collègues américains", dit-il. C'est ce qui lui a valu, en 1995, l'honneur d'être invité à présenter une conférence au Bigelow Lecture pour la Société canadienne de cardiologie, honneur réservé à des chirurgiens cardiovasculaires ayant contribué de façon notoire à l'avancement de leur discipline. Comment le Dr Verdant en est-il arrivé à ces résultats impressionnants? "Ce qui a caractérisé ma pratique chirurgicale, c'est le fait que j'ai toujours considéré comme étant fondamental de protéger la moelle épinière lors de la pose des clamps aortiques."

Ses échanges avec de nombreux confrères à travers le monde ont été très importants pour le Dr Verdant. "Il ne suffit pas de développer son expertise si l'on vise l'excellence et que l'on cherche à améliorer sans cesse sa pratique médicale, dit-il. Il faut également se mesurer aux meilleurs chirurgiens, confronter ses idées et suivre l'évolution des résultats obtenus. C'est essentiel pour l'évolution d'un chirurgien."


"Son enthousiasme à la pensée que des jeunes polytraumatisés pourraient éventuellement être de nouveau sur pied grâce à une intervention chirurgicale ciblée a été un facteur déterminant dans le choix de sa spécialisation."

Trois personnes ont plus particulièrement influencé le Dr Verdant : son père, qui l'a soutenu dans son choix de carrière, le Dr Arthur Pagé, avec qui il a travaillé pendant plus de vingt ans; et son épouse Louise, elle-même infirmière, avec laquelle il vit depuis trente ans et qui lui a donné trois beaux garçons; "Une femme extraordinaire, dit le Dr Verdant. Elle m'a apporté beaucoup. Alors que j'étais jeune chirurgien, elle m'a sensibilisé à l'importance de l'humanisme en médecine. Un chirurgien accompli, ce n'est pas seulement un homme de sang froid, capable de prendre des décisions éclairées même lorsque la situation est problématique. Le chirurgien doit savoir être chaleureux envers son patient - avant et après l'opération -, le soutenir psychologiquement, l'aider à accepter sa situation et le soutenir dans l'épreuve.

"Mon équipe m'a réellement aidé à atteindre cet équilibre tout à fait primordial entre les deux "personnages" qui cohabitent dans un chirurgien : l'homme de décision qui démontre une parfaite maîtrise de lui-même et l'homme, tout simplement, capable de compassion, de compréhension et de chaleur humaine. Savoir effectuer une chirurgie extrêmement risquée en contenant toute émotivité, puis savoir exprimer sa compassion et apporter du réconfort au patient et à ses proches, voilà qui est essentiel en chirurgie cardiovasculaire."

Une vocation précoce

Natif de Nantes, en France, Alain Verdant est arrivé au Québec à l'âge de 9 ans. Il est l'aîné de sept enfants. Sa famille s'est installée à Valleyfield, à 40 km de Montréal, où il a fait ses études collégiales. Il a ensuite fait sa demande en médecine à l'Université de Montréal et y a été admis. Jeune étudiant, il adorait l'anatomie. À l'époque, les esquisses du corps humain réalisées à la main faisaient partie intégrante des méthodes pédagogiques. L'influence de son père, dessinateur-architecte, l'a bien servi à cet effet. Ce dernier lui a appris le sens du travail bien fait et l'importance de la persévérance. Le Dr Verdant a d'abord dû faire une formation complète en chirurgie générale avant de pouvoir s'inscrire en chirurgie cardiovasculaire. C'était ainsi à l'époque. C'est à l'hôpital général de Toronto qu'il s'est spécialisé en chirurgie cardiovasculaire et thoracique, après quatre ans de formation en chirurgie générale. L'équipe en place, dirigée par le Dr Bigelow - une sommité reconnue mondialement dans le domaine de l'hypothermie -, était composée de pionniers en chirurgie cardiovasculaire.

Dans ce centre de formation de renom, le Dr Verdant a perfectionné tout l'aspect technique de la chirurgie cardiovasculaire. "Cela était incontournable et inestimable pour moi. C'est ce que j'étais allé chercher à Toronto. Ainsi, on procédait à des interventions chirurgicales sur des patients opérés plusieurs fois déjà. Les difficultés techniques faisaient partie de la pratique chirurgicale quotidienne." C'était précisément le genre de défi que le Dr Verdant souhaitait relever. Il voulait se perfectionner dans la chirurgie de l'aorte thoracique descendante. Il fait aujourd'hui figure de pionnier et de leader mondial dans cette surspécialité.

Pourquoi ce choix? Pour le défi... de taille, faut-il le mentionner. "La chirurgie cardiaque, dit le Dr Verdant, avait pris un essor considérable depuis les années 1950. La chirurgie vasculaire périphérique connaissait aussi un très fort développement depuis 1952. À travers le monde entier cependant, une lacune existait pour tout ce qui concernait la chirurgie de l'aorte intrathoracique. Les risques de perturbations physiologiques majeures demeuraient très, très élevés lors du clampage aortique. Il s'ensuit, en amont de la région clampée, une hypertension maligne pouvant provoquer à la fois des dommages cérébraux irréversibles et un arrêt cardiaque par distension aiguë du myocarde. En aval, tous les organes sont hypoperfusés et susceptibles d'être lésés. La plus vulnérable est la moelle épinière. Lorsque cette dernière est soumise à une ischémie irréversible, il en résulte une paraplégie chez le patient. J'ai consacré toute ma carrière, soit les quelques 25 dernières années, à développer une technique chirurgicale optimale destinée à préserver la moelle épinière."

Dès le début, le Dr Verdant avait réalisé qu'une protection organique, surtout de la moelle épinière, était nécessaire en chirurgie de l'aorte thoracique descendant, alors que beaucoup de chirurgiens américains et européens, influencés par l'école de Houston, préféraient défier la physiologie. Ils avaient pour principe de procéder à la réparation chirurgicale le plus tôt possible, prétextant que des moyens de perfusion pouvaient entraîner une certaine morbidité, voire même la mort du patient. "Et c'était vrai lorsque ces techniques étaient utilisées par des chirurgiens qui n'en avaient pas l'habitude ou qui faisaient ces opérations trop peu fréquemment", souligne le Dr Verdant. La notion de protection organique, c'est ce qu'a soutenu le Dr Verdant et ce dont il a débattu pendant toutes ces années. Ce fut le thème des conférences qu'il a présentées ici comme à l'étranger. Aujourd'hui, l'utilisation de moyens de perfusion tels que ceux recommandés par le Dr Verdant est répandue à travers le monde. Le Dr Verdant était certes en avance sur son temps. Il a le grand mérite d'avoir contribué à sauver des centaines de vies, directement ou indirectement.

Alexis Carrel, une inspiration

C'est de sa lecture des livres d'Alexis Carrel, philosophe et grand auteur ayant écrit, entre autres, L'Homme, cet inconnu mais également père de la chirurgie cardiovasculaire, que le Dr Verdant a développé son idée maîtresse au sujet de la chirurgie de l'aorte, celle-là même qu'il a dû défendre avec acharnement, envers et contre tous, jusqu'à ce qu'on en reconnaisse le bien-fondé. C'est en prenant connaissance des travaux publiés par Alexis Carrel en 1910 que le Dr Verdant a compris le danger qu'il y avait à procéder à une intervention chirurgicale sur l'aorte thoracique. Alexis Carrel avait en effet réalisé, à la suite d'expériences, que l'interruption du flux artériel au niveau de l'aorte thoracique descendante ne pouvait être prolongée plus de dix à quinze minutes sans que les animaux ne soient atteints de paraplégie. Il avait également noté que cette complication pouvait être réduite à son minimum en utilisant une dérivation aortique temporaire. Alexis Carrel disait : "Je suis un inventeur de techniques. C'est maintenant aux chirurgiens cliniques de les utiliser."

Cinquante ans après la publication des travaux d'Alexis Carrel à ce sujet, le Dr Verdant en réalisait toute l'importance. Il s'est avéré, chez l'humain, que le temps critique de clampage aortique au-delà duquel une paraplégie était susceptible de survenir était de l'ordre de 18 minutes. C'est ce qui a incité le Dr Verdant à opter pour un moyen de protection de la moelle épinière. Dès le début, il a compris qu'il fallait, lors des interventions sur l'aorte descendante, prévoir un moyen de perfusion ou de dérivation de la circulation pour éviter les dommages cardiaques et surtout la paraplégie. Il a donc opté pour un shunt passif externe, tel que suggéré par Carrel. L'avantage était de pouvoir éviter l'héparinisation avec les risques inhérents d'hémorragie per et postopératoire. Dès 1994, des développements majeurs ont été apportés aux circuits extracorporels, si bien que le shunt pouvait être employé sans avoir recours à une héparinisation systémique. Cette même année, le Dr Verdant a adopté un moyen de protection encore plus physiologique, soit une dérivation du coeur gauche à l'aide d'une pompe extracorporelle.

Une vie consacrée à une cause

La carrière du Dr Verdant s'est inscrite dans la continuité. Il a consacré des énergies importantes à la diffusion à travers le monde des connaissances acquises. Il s'est attaché à faire découvrir comment éviter ou faire face à une rupture de l'aorte thoracique, qui représente la deuxième cause de mortalité (après les traumatismes crâniens) chez les accidentés. Toujours aussi enthousiaste après plus de vingt ans de carrière, le Dr Verdant est convaincu qu'il a choisi la bonne voie.

"Quand on m'appelle à 3 h, le matin, pour opérer un jeune polytraumatisé qui a une rupture de l'aorte thoracique, dit-il, j'ai un plaisir énorme à me lever et à me rendre à l'hôpital." Le Dr Verdant n'a jamais compté ses heures. La retraite : il n'y songe même pas. "Je vais opérer jusqu'à ce que j'aie 80 ans si cela m'est possible. Relever le défi de la chirurgie me régénère. Et plus le défi est grand, plus l'effet est bénéfique. C'est mon oxygène; cela me permet de me réaliser. Parfois, il arrive que les membres de la famille d'un patient s'inquiètent de ma fatigue après une nuit en salle d'opération; ils ne savent pas à quel point faire une chirurgie cardiovasculaire me repose. Il s'agit d'une passion pour moi. Il faut que cela le soit pour surmonter toutes les difficultés que l'on rencontre dans les hôpitaux de nos jours. Une des plus grandes joies de ma carrière est sans aucun doute d'avoir contribué à la reconnaissance de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal comme figurant au premier rang des centres canadiens en chirurgie de l'aorte thoracique."]