| Le père François Pouliot |
Parution: septembre 2001
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D'Hippocrate à saint Dominique |
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En plus d'assumer la direction du centre d'étude Noël-Mailloux en éthique et en psychologie, le père François Pouliot est membre de deux conseils d'éthique de la recherche, celui de l'Université Laval et celui de l'hôpital du Saint-Sacrement à Québec. Tout le bagage accumulé en médecine et en théologie lui permet aujourd'hui de servir en bioéthique, domaine où la médecine, la philosophie et la théologie se rencontrent. Comme responsable des forums régionaux en bioéthique pour le Réseau FRSQ de recherche en éthique clinique, il a la chance actuellement de visiter toutes les régions du Québec et de rencontrer des médecins et différents intervenants dans le milieu de la santé pour discuter d'éthique clinique. Il a organisé, au cours de la dernière année, de nombreux colloques sur l'éthique auxquels ont participé près de mille personnes. À son actif : un forum avec Me Marie Hirtle sur la Déclaration universelle sur le génome humain, un autre sur l'éthique de la recherche avec des sujets humains et un dernier sur l'éthique et les conflits d'intérêt dans l'administration publique. |
![]() Le père François Pouliot |
La médecine est-elle suffisamment humaniste? "La médecine se spécialise de plus en plus et les hôpitaux sont aujourd'hui des lieux de haute technologie et de recherche, dit le père Pouliot. La spécialisation fait souvent des médecins des experts d'un organe ou de certaines pathologies. Assez naturellement, ils développent un comportement de spécialiste et en viennent parfois à mettre de côté l'aspect global de la maladie et de la personne. La plupart des médecins sont cependant attentifs à ce que vivent leurs patients et ils accomplissent, dans des conditions souvent difficiles, un travail extraordinaire. Ils savent que la seule façon d'éviter la déshumanisation de leur art est d'exceller tant sur le plan professionnel que personnel, de prendre le temps, de donner la priorité aux relations avec les patients, d'accueillir la personne dans toutes ses dimensions. Un médecin attentif aux personnes qu'il soigne se retrouvera forcément confronté à la dimension spirituelle vécue par celles-ci. Quand vous annoncez un diagnostic de cancer à quelqu'un, vous savez qu'il y aura des réactions de tout ordre. C'est toute la personne qui a mal et qui cherche un sens à ce qui lui arrive.
"Les médecins ont encore une bonne cote auprès du public et il est important que tous sachent que les médecins croient encore en leur mission première, soit le bien-être de leurs patients. Ce doit être la première valeur animant les professionnels de la santé. Les médecins ne peuvent être de simples techniciens ou encore des gens menés uniquement par le profit monétaire. Des pressions de toutes sortes s'exercent sur eux, mais il est important qu'ils demeurent libres pour bien remplir leur mission."
De grandes interrogations éthiques
Dans tous les établissements de santé qu'il a visités, le père Pouliot a constaté que de grands questionnements se posent sur le plan éthique. Sans exception, tous les milieux soulèvent les problèmes éthiques concernant la fin de la vie. Acharnement thérapeutique et soins palliatifs en sont les deux pôles. Des lieux ont même été identifiés comme étant à haut risque : l'urgence et les soins intensifs.
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"Qu'est-ce qui fait la réussite d'une vie humaine? Qu'est-ce qui permet à quelqu'un de vivre, de bâtir, de lutter, de résister, de grandit ? Il y a des motivations profondes qui sont d'ordre spirituel." - Père François Pouliot |
"Les gens ayant un pronostic de quelques mois de survie posent des problèmes particuliers. On ne tient pas à les garder dans les centres de courte durée. Dans les centres de soins de longue durée, on a d'énormes difficultés à les faire admettre. Le plus souvent, ces gens-là sont retournés à la maison. Le CLSC s'en occupe, mais le gros du travail est accompli par les proches à la maison. Le consentement libre et éclairé constitue toujours un sujet de haute actualité, de même que le problème classique des rapports entre l'individu et la santé. Cela concerne particulièrement l'allocation des ressources humaines, financières et matérielles. L'équipe de soins, elle aussi, est au centre de considérations éthiques. La prise de décision en équipe représente une zone litigieuse et des interrogations surgissent quant au rôle du médecin au sein de l'équipe de soins."
À la faculté de médecine
François Pouliot est entré à la faculté de médecine de l'Université Laval, à Québec, en 1979. Il est natif de l'île d'Orléans. Sa famille a déménagé dans le comté de Portneuf et elle a emménagé ensuite à Québec, où le père Pouliot réside depuis l'âge de 16 ans. Il est le deuxième d'une famille de quatre enfants, composée de deux garçons et deux filles. Son père était agronome et sa mère, infirmière. Une de ses soeurs est devenue agronome et l'autre, infirmière. Son autre frère travaille dans le domaine de la comptabilité.
Après avoir complété ses études au petit séminaire de Québec, le père Pouliot choisit la médecine, avenue royale comme choix de carrière. "À l'époque, c'était un mouvement assez généralisé chez les étudiants que d'entrer en médecine, parce que cette profession représentait et représente toujours un idéal très noble, où les défis sont nombreux et où l'on peut servir", dit-il. Rapidement, au cours de sa formation médicale, la recherche l'a intéressé. Il a d'ailleurs participé durant un été à des travaux de recherche fondamentale dans les laboratoires du Dr Fernand Labrie, à Québec. Son intérêt pour la vie religieuse et sacerdotale ne s'était pas encore manifesté à ce moment.
Le père Pouliot faisait partie d'un groupe d'une vingtaine de jeunes de son âge qui avaient étudié ensemble au petit séminaire de Québec et qui en étaient à leur quatrième ou cinquième année d'études universitaires. Il a été membre de ce groupe de 17 ans à 26 ans environ. Ils se réunissaient aux deux semaines afin d'échanger, de partager leurs aspirations et leurs idéaux. "La force majeure de ce groupe, souligne le père Pouliot, était certainement l'amitié qui nous liait. On y retrouvait un espace d'accueil et d'entraide où chacun pouvait donner le meilleur de lui-même. Cette force a un peu été comme le tremplin qui nous a permis de manifester qui l'on était véritablement et d'exprimer ce qui nous habitait profondément, d'avoir le courage de se réaliser. Pour certains, ce fut de se marier, pour d'autres d'avoir des enfants, de devenir religieux ou tout simplement de continuer à pratiquer la médecine."
En 1982, alors qu'il était en troisième année de médecine, le père Pouliot décide d'entreprendre une année d'études en théologie à l'Université Laval avant de poursuivre sa formation médicale et ses stages cliniques. Pour lui, il était important de faire cette démarche. Il entretenait une conception humaniste de l'université : un lieu pour apprendre un métier, mais aussi pour se cultiver. Il s'est dit : "Vais-je quitter l'université sans avoir connu autre chose que ma formation spécialisée en médecine?" Il ressentait un attrait pour une formation humaniste, plus universelle, et il ne voulait pas quitter l'université avant d'avoir goûté à autre chose qu'à la médecine.
Cette année d'études en théologie a renforcé son penchant pour la réflexion en philosophie et en théologie. Ce qui était clair, cependant, c'est qu'il retournerait à la médecine une fois cette année d'études terminée. Revenu au bercail, son externat s'est déroulé à l'hôpital Laval tandis que l'internat a eu lieu à l'hôpital du Saint-Sacrement. Sa formation en théologie a teinté celle en médecine, et déjà il entamait sa réflexion quant aux problèmes qui se poseraient éventuellement en clinique.
Le père Pouliot garde un excellent souvenir de sa formation clinique. "Le médecin a accès à beaucoup de dimensions de la personne, dit-il, qui souvent sont inconnues de bien des gens : physique, psychologique, spirituelle. Il peut alors s'établir une relation de confiance. Le médecin est là pour donner un coup de main, utiliser ses connaissances et ses habiletés pour permettre un rétablissement de la santé ou à tout le moins accompagner la personne malade. Donc, une relation exceptionnelle."
Après sa formation en médecine générale, le Dr Pouliot a voulu se spécialiser en médecine interne. "Il me fallait bien poser la question, dit-il, parce qu'il s'agissait alors de m'engager pour quatre à cinq ans. Le moment de faire des choix était venu pour moi. J'avais maintenant cumulé à peu près deux ans d'expérience en clinique. J'avais une bonne idée de ce que serait fort probablement ma vie professionnelle pour les prochaines années. De l'autre côté, je disposais de mon bagage en théologie. J'avais aussi cheminé avec le groupe dont il a été fait mention. Ce qui est devenu clair au début de l'année 1985, c'est que j'étais vraiment attiré par les études philosophiques et théologiques et que la foi chrétienne était centrale dans ma vie. En même temps, je me disais que la médecine était bien fournie, qu'il y avait amplement de jeunes hommes et de jeunes femmes qui pouvaient exercer cette profession."
Une retraite décisive
À l'occasion d'une retraite durant les vacances de Noël, sa vocation s'est précisée. "On nous demandait : "Que voulez-vous faire de votre vie?" Sous quelle bannière voulez-vous servir?" J'ai compris alors que ma première motivation en était une de foi, mentionne le père Pouliot, et que la médecine devenait un lieu pour l'exprimer. À la fin de cette retraite, j'avais arrêté mon choix et cela m'a apporté une très grande paix et beaucoup d'enthousiasme et de joie. Choisir la vie religieuse a représenté une grande expérience de liberté et de bonheur pour moi." Le père Pouliot a annoncé cette décision à ses parents et à ses proches durant les fêtes pascales. Il terminait ses études de médecine au mois de juin suivant. À l'assermentation, on a annoncé qu'il quittait la médecine pour entrer chez les dominicains. Cette déclaration a soulevé des applaudissements. La décision du Dr Pouliot devenait publique. "Pour moi, ça a été un moment de grand réconfort, dit-il. J'ai constaté alors que des personnes croyaient aussi en ces valeurs spirituelles et qu'elles me supportaient dans ma démarche."
En juin, le père Pouliot refusait le poste en médecine interne. Il a frappé à la porte de quelques communautés religieuses. Il aimait beaucoup saint Dominique et saint Thomas d'Aquin. Il a voulu mieux connaître les dominicains, qui sont voués à l'annonce de la Parole de Dieu par la prédication, l'enseignement et le ministère presbytéral. Les dominicains ont été fondés en 1216 dans le Midi de la France par saint Dominique de Guzman, un homme de foi et de miséricorde. En notre temps, les disciples de saint Dominique se trouvent à peu près partout dans le monde, engagés dans tout ce qu'on peut imaginer comme diversité de services ou de travaux, depuis la direction d'une ferme écologique au Bénin jusqu'à l'exploration de la grammaire copte à Fribourg. De 1985 à 1987, le père Pouliot a suivi des cours de philosophie et de théologie au Collège universitaire des dominicains, à Ottawa. En 1987, il entrait au noviciat pour un temps de probation d'une année. En 1988, il prononçait des voeux qui représentaient un engagement de trois ans et en 1991, il s'engageait jusqu'à la mort. En 1993, c'était l'ordination sacerdotale.
La médecine l'a aidé énormément en tant qu'expérience humaine sur son parcours vers la prêtrise. Sa formation médicale lui a permis de développer un sens pratique et une meilleure capacité à accueillir les personnes en difficulté - riches, pauvres, malades ayant des problèmes physiques, mentaux ou spirituels -, à entrer en relation avec elles. Il a côtoyé la souffrance, la maladie et la mort.
Servir dans l'humilité
"L'accueil est le même en médecine qu'en prêtrise à une différence près, souligne le père Pouliot. L'autorité du médecin dans la société d'aujourd'hui est très grande parce qu'il dispose de l'appui de la science, alors que le prêtre dispose de moyens modestes. Beaucoup de gens sont restés accrochés à cette image de l'Église triomphante et riche que je n'ai jamais connue. En optant pour la vie religieuse, j'ai choisi un trésor enfoui dans des vases d'argile. Au Québec, les valeurs religieuses existent comme héritage dans bien des cas. Elles influencent la vie. Mais la religion est devenue affaire privée. Les gens se reconnaissent moins dans une institution, dans des lieux et dans des pratiques qui étaient le lot de l'ensemble de la population québécoise autrefois."
Le père Pouliot pense qu'il existe des enjeux qui ne peuvent trouver de réponses viables, profondes et solides que dans un engagement, des réponses de type éthique et religieux. "La souffrance, la mort, l'injustice, la misère sociale ne peuvent être véritablement embrassées que par des gens ayant une spiritualité profonde, dit-il. Vous pouvez certes aider les gens grâce à des moyens thérapeutiques, des médicaments, une technologie de pointe. Mais il y a une guérison qui ne se produit que de l'intérieur, que par un changement de vie, une conversion morale ou religieuse. La foi a toujours été un lieu d'éducation des personnes, d'approfondissement de la mission, de la vocation humaine. Quand on se prive de ces grandes traditions religieuses, on appauvrit énormément une société qui peut à ce moment-là éprouver des difficultés à trouver des bases, des valeurs qui donnent un sens à la vie. Il s'agit de la réussite de la vie humaine en tant que telle. On peut être malade et réussir sa vie. Qu'est-ce qui fait la réussite d'une vie humaine? Qu'est-ce qui permet à quelqu'un de vivre, de bâtir, de lutter, de résister, de grandir? Il y a des motivations profondes qui sont d'ordre spirituel.
"La médecine m'a appris à donner aux autres, mentionne le père Pouliot. Mon choix de vie sacerdotale m'a appris à recevoir. Cela fait partie, je pense, de mon expérience de joie, de liberté, de bonheur. Dans la vie religieuse, il y a une rupture par rapport aux us et coutumes ordinaires du monde. Dieu doit être le premier servi et c'est de lui que nous vient l'essentiel. S'il n'y avait pas cette transcendance, ce serait comme si on choisissait d'être religieux ou d'être prêtre en voulant copier ce que tout le monde fait. D'autres valeurs plus spirituelles prennent place dans un sacerdoce. Un témoignage différent en émane, celui de suivre le Christ."
Des études en Allemagne
Le père Pouliot a fait des études spécialisées à l'Université Ludwig-Maximilian de Munich, en Allemagne. Il y a étudié les discours scientifique et technique. Quelles conclusions en a-t-il tiré? "L'homme est à la source des techniques nouvelles, mais il en arrive rapidement à devenir dépendant de ses normes, de ses innovations. Une mentalité de contrôle et d'efficacité s'instaure. Le monde est alors conçu comme une matière tout à fait malléable entre les mains de l'homme. C'était déjà l'idéal de Francis Bacon et de René Descartes. Cette mentalité a tendance à transparaître dans les rapports humains, souligne le père Pouliot. Derrière une grande partie de l'industrie des soins de santé, il y a danger que s'installe une vision chosifiante et matérialiste de la vie. Le discours moral et religieux, qui ne va pas dans ce sens, apparaît alors comme un obstacle.
"Selon la vision religieuse, le monde nous est donné pour que nous en devenions non pas les propriétaires, mais les intendants chargés de le faire fructifier. Nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons comme nous le voulons. Le monde de Jésus est un monde où les règles morales et religieuses veillent au bonheur de toute l'humanité. Elles ne sont pas toujours de l'ordre de l'efficacité économique et scientifique, mais elles permettent aux hommes et aux femmes de faire grandir la meilleure part en eux."]