| Mot du président |
Parution: janvier 2002
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À l'aube de son centième anniversaire, l'Association inaugurait, il y a un peu plus d'un an, cette page dans L'Actualité médicale, dont l'objectif premier est d'inviter des confrères à partager leurs préoccupations et à susciter réflexions et prises de conscience. Nos trois invités soulignent une autre dimension de notre action dans le domaine de la santé. Ils insistent sur l'importante leçon d'humilité que le sida a collectivement donnée à une société qui s'imaginait avoir pratiquement acquis le contrôle de son destin. Subitement, une terrible pandémie survenait, répandait comme autrefois la terreur, mais, surtout, rappelait notre vulnérabilité ; d'autant qu'elle ne sera pas la dernière, disent les médecins interviewés. |
Au Canada et dans la plupart des pays industrialisés, la pandémie de sida est devenue plus silencieuse, moins visible parce que les gens en meurent beaucoup moins. Que cette pandémie soit moins tapageuse ne signifie pas pour autant qu'elle soit moins dévastatrice. Cet ennemi microscopique n'en est pas moins redoutable. Quel que soit le pays, le virus n'attend qu'une occasion propice pour se propager, pour modifier ses composantes et déjouer nos stratégies de défense. Inexorablement, il continue à se répandre dans le monde à des vitesses variables.
Où en sommes-nous ?
Où en sommes-nous au Québec ? On ne le sait trop. Le sida est à déclaration obligatoire, mais pas le virus d'immunodéficience acquise. Il est donc difficile d'obtenir des chiffres exacts. Prochainement, une loi doit rendre obligatoire la déclaration du VIH. Peut-être en saurons-nous alors davantage sur l'évolution de la pandémie ici même.
Un sombre tableau
Ce dont nous entendons surtout parler, à l'heure actuelle, c'est de la propagation du sida dans le monde. Sombre tableau, s'il en est un. Au début des années 1980, on dénombrait 100 000 personnes infectées. Aujourd'hui, on compte 36,1 millions de personnes atteintes du VIH-sida dans le monde, dont 13,2 millions d'enfants. En Afrique subsaharienne, plus de 50 % de la population est atteinte, dont 12,1 millions d'enfants. La pandémie a virtuellement anéanti tous les progrès accomplis en Afrique dans le domaine de la santé infantile. La tragédie qui se vit en Afrique nous interpelle. L'accès aux médicaments devient vital pour l'humanité à l'heure de la mondialisation des biens et des maux collectifs. Il faut réunir les conditions pour rendre accessibles à ces populations les traitements qui ont modifié le cours de la maladie chez nous.
Pour en arriver à faire reculer cette terrible menace, il faut accroître les ressources consacrées à la recherche clinique, épidémiologique et sociale. La recherche en virologie et en pharmacologie a permis de prolonger la survie des personnes atteintes. La recherche épidémiologique a permis de mieux comprendre les modalités de propagation de l'infection. La santé publique est un intervenant majeur au Québec. Son engagement est essentiel.
Contrer les préjugés et les tabous
Pour vaincre le sida, il est également primordial de contrer les préjugés et les tabous, et de favoriser le processus de compréhension envers les marginaux de notre société. Dans un contexte d'urgence, les homosexuels se sont levés pour réclamer le droit à l'égalité et le droit de parole. Le sida aura donc joué un rôle dans l'élargissement de la vision de nos sociétés. Mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour démythifier des réalités comme la toxicomanie, la maladie mentale ou l'itinérance.
La meilleure arme demeure encore la prévention. Une prévention qui repose sur trois éléments primordiaux : un effort d'information et d'éducation adapté aux conditions des différentes communautés et qui comprend des programmes de prévention généreux, capables de faire fi des interdits ; une action concertée cohérente et interdisciplinaire ; une véritable volonté sociale, économique et politique tant sur le plan national que mondial.
Maintenant, l'espoir
Les choses ont bien changé en 20 ans. Aujourd'hui, il y a l'espoir. Dans les pays industrialisés, un diagnostic de sida n'en est plus un de mort imminente. Il n'y a pas si longtemps, 75 % des gens atteints décédaient en moins de trois ans. En 2002, ils peuvent vivre pendant 20 ans et plus grâce aux efforts de la communauté scientifique. Celle-ci a permis de mettre au point la trithérapie et d'autres molécules qui modulent l'action du virus. Dans un contexte où les personnes atteintes ne sont plus confinées aux couloirs des hôpitaux, elles requièrent des ressources leur permettant de maintenir leur autonomie, d'avoir accès à des soins attentifs et au soutien communautaire approprié.
Le rôle du médecin
Dans cette dynamique, le rôle du médecin est primordial, nous disent avec insistance nos invités. S'il sait accueillir, s'il sait développer une relation médecin-patient appropriée, le niveau de confiance s'en trouvera renforcé. Dès lors, il sera plus aisé pour le patient de consulter et de se faire traiter. Les groupes considérés comme marginaux dans notre société accusent une nette tendance à se replier sur eux-mêmes, à vivre en vase clos. En règle générale, ils craignent de consulter. Dans trop de pays, les autorités refusent de voir la réalité en face. Le premier test VIH positif peut même représenter, dans certains pays, un verdict de mort. Dans d'autres, les gens consultent trop tard ou n'ont pas accès aux traitements appropriés.
Le médecin qui veut accueillir cette clientèle doit revoir sans cesse ses connaissances, car les données changent très vite dans ce champ d'expertise. Les nouvelles molécules se succèdent à un rythme accéléré. On a assisté à l'apparition d'une deuxième gamme de soins en ce qui concerne le VIH-sida. Des médecins de famille se sont formés et s'y sont intéressés. Ces médecins aident les gens à préserver un bien des plus précieux : leur autonomie. Il faut les encourager à poursuivre un travail essentiel dans notre communauté. Pour la première fois, on a vu des médecins et des personnes atteintes lutter côte à côte pour obtenir des ressources, pour que des médicaments soient disponibles rapidement afin d'arrêter l'hécatombe à laquelle on assistait.
Le VIH-sida nous permet de tirer bien des leçons, comme le soulignent nos experts. Sur le plan social, au-delà de la tolérance, il faut évoluer vers l'acceptation de la différence et favoriser une entraide efficace. Nos réactions et nos réponses sociales, culturelles et politiques seront déterminantes pour l'avenir menacé par bien des maux nouveaux dont nous ignorons souvent même l'existence. Aurons-nous la prudence et la sagesse d'en tirer les enseignements au moment opportun? Rien n'est moins sûr...]
Jean Léveillé, MD