| Le Dr Amir Khadir |
Parution: janvier 2002
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Iranien musulman, médecin et fier de l'être |
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«Nous avons vécu des événements tragiques, dit d'emblée le Dr Amir Khadir, en faisant référence aux attentats de septembre dernier à New York. La folie s'empare des hommes. Au-delà de la vengeance, peut-on trouver une réponse à cet acte abominable? Un monde où les populations se sentiraient en sécurité n'est possible que si la richesse est répartie plus équitablement sur la planète. Nous avons besoin de valeurs, d'économies et de sociétés différentes de la plupart de celles qui prévalent aujourd'hui afin d'améliorer le sort de notre planète, de survivre sur cette terre et de vivre en paix. Nous devons impérativement prendre conscience de la souffrance et de la misère de millions d'êtres humains, des enjeux humanitaires reliés à la survivance des peuples, de notre interdépendance avec le monde entier, que l'équité n'est pas un luxe mais une nécessité. |
![]() Le Dr Amir Khadir |
Le World Trade Center est la manifestation que nous n'avons pas su relever le défi même de la vie et de la dignité humaine. Conflits virulents, famines et autres situations de crise rappellent à chaque instant l'impérieuse nécessité du changement. À des degrés moindres, au Sommet de Québec ou à Gênes, des gens de toutes nationalités ont manifesté leur rejet d'un certain modèle. Les terroristes n'ont pas voulu détruire un territoire, mais toucher en plein coeur une civilisation et ses valeurs. Quand les êtres humains ne sont plus capables de communiquer autrement que par l'horreur, il est temps de s'arrêter et de réfléchir au-delà de la vengeance. Pourquoi faut-il des Hiroshima? Pourquoi attend-on qu'il y ait des World Trade Center avant d'accepter de se pencher sur notre course folle?»
Iranien et Québécois
Le Dr Amir Khadir est natif de l'Iran. Son père et sa mère étaient tous les deux enseignants. Son père a immigré au Québec parce qu'il voulait poursuivre ses études et entreprendre une maîtrise en sciences. Sa soeur est devenue médecin. Son jeune frère, quant à lui, est retourné rejoindre l'opposition iranienne, les moudjahidines, qui militent pour le retour de la démocratie dans ce pays. Le Dr Khadir, qui habite au Québec depuis trente ans, est marié et a trois filles. Une des choses dont il est le plus fier, c'est d'avoir fondé avec des copains, à l'âge de 14 ans, alors qu'il était au secondaire, le premier comité immigrant dans les écoles du Québec, visant à faciliter l'intégration à la vie québécoise et à la vie estudiantine des nouveaux élèves en provenance de différents pays. Déjà à cette époque, le sens de son engagement se dessinait.
Très jeune, Amir Khadir est entré en contact avec l'univers de la médecine. On lui avait diagnostiqué un souffle au coeur, souvent cause de mortalité en Iran, notamment quand il s'agit d'une pathologie provoquée par le rhumatisme articulaire aigu, maladie fréquente en Iran. Bien que cette condition puisse être corrigée à l'aide de la chirurgie, les enfants iraniens n'y ont pas souvent accès. Encore aujourd'hui, souligne le Dr Khadir, l'une des principales causes de décès par troubles cardiaques dans les pays en développement est le rhumatisme articulaire aigu. Une fois établi au Canada, le jeune Amir Khadir a appris (à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal) que ce que l'on croyait être un souffle pathologique était plutôt un souffle physiologique.
Le chemin de la vie
Jeune adolescent, Amir Khadir s'intéressait à la philosophie, à la poésie et à la littérature. Très tôt, cependant, il a réalisé que ses parents avaient d'autres visées pour lui. « Pour eux, il était important que l'on puisse acquérir des compétences spécifiques qui permettent le développement économique et scientifique de notre pays, dit-il. J'allais donc leur faire beaucoup de peine si je choisissais les lettres ou les arts. » Afin de concilier ces deux avenues, il a choisi dans un premier temps la physique. « En physique, dit-il, on retrouve l'aspect philosophique et même beaucoup de poésie. Avant l'avènement de la science moderne, la physique s'appelait d'ailleurs "philosophie de la nature". Une certaine poésie transcende également la physique, que ce soit par la symétrie qu'on y retrouve ou par la recherche de vérités simples pour décrire la complexité des choses. La physique cherche à trouver des réponses simples, englobantes, qui résument en quelques mots ou en quelques phrases mathématiques de grandes vérités. »
À la fin de ses études collégiales, Amir Khadir se prépare à entreprendre ses études universitaires en physique. C'est la fin des années 1970, époque où a lieu la révolution iranienne. Amir Khadir était alors responsable, à Montréal, d'une association d'étudiants qui militaient, comme ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, contre la dictature du shah d'Iran. Très vite, les religieux ont pris les devants de la scène et se sont accaparé le leadership du soulèvement populaire.

Alors qu'il poursuivait son baccalauréat en physique, Amir Khadir a consacré beaucoup d'énergie à aider les groupes étudiants qui luttaient contre la montée de l'intégrisme en Iran et la mainmise de Khomeiny et du clergé iranien sur le pouvoir politique. Puis, sont survenus des événements tragiques : les moudjahidines ont été sévèrement réprimés par le nouveau pouvoir en place. Le Dr Khadir a alors laissé de côté les études pendant deux ans pour se consacrer à plein temps à cette cause. Il était responsable, à ce moment-là, de l'ensemble du réseau des étudiants iraniens au Canada.
Constatant que les contraires tendent à se ressembler parfois, que le mouvement des moudjahidines succombait au culte de la personnalité, à des tendances de plus en plus autoritaires, lassé de tout cela, Amir Khadir a décidé de retourner aux études. Il termine en 1983 son baccalauréat en physique à l'Université de Montréal et débute une maîtrise à l'Université McGill.
De l'action politique à l'action communautaire
Amir Khadir participe, en 1985 - avec des collègues -, à la fondation du Centre culturel et communautaire des Iraniens, centre d'accueil pour les réfugiés, qui leur assurait accompagnement et soutien et qui facilitait leur intégration au sein de la société québécoise. Il rencontre sa femme à cette occasion; elle est l'un des fondateurs de l'organisme. À cette époque, le Dr Khadir n'avait pas encore opté pour la médecine. C'est un peu l'aridité de la recherche qui l'y a mené. « Dans ma petite tour d'ivoire de scientifique, je me sentais disloqué, dit-il. La recherche scientifique exige que l'on s'y consacre entièrement. C'est comme une vocation monastique. Il faut abandonner toute autre activité. J'étais déchiré parce que j'aimais beaucoup mon engagement social et communautaire. Peut-être à tort ou à raison, j'ai pensé à ce moment-là qu'une profession comme la médecine pouvait allier une bonne part des deux, puisqu'on y retrouvait un aspect scientifique très fort et un aspect humain tout aussi prégnant. Je trouvais intéressante l'idée de résoudre mon dilemme en choisissant la médecine. Mon épouse voulait justement entreprendre des études en médecine et je voulais l'accompagner dans cette démarche. En même temps, je comblais un désir parfois inavoué, parfois avoué de mes parents que je devienne médecin. Je me suis retrouvé dans la situation cocasse de compléter ma maîtrise en physique en 1985, de préparer mon mémoire en même temps que de retourner au cégep pour y suivre des cours de biologie et de chimie, prérequis à mon entrée en médecine. »
La formation médicale
Amir Khadir débute sa formation médicale en 1986, à l'Université Laval. Son amie étudiait à la faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke. Il a persévéré en médecine tandis que sa conjointe a bifurqué vers la santé publique un peu plus tard. Le Dr Khadir obtient son diplôme de médecine en 1990. Comme il avait le goût de poursuivre ses études, il a entrepris une spécialisation en microbiologie-infectiologie. En même temps, il poursuit ses activités de solidarité et d'implication communautaire. Il a été pendant trois ans coordonnateur au conseil d'administration du Centre communautaire et culturel des Iraniens. Il s'est impliqué également pendant un an au sein de la Fédération des médecins résidents du Québec. En 1997, le Dr Khadir se joint à l'équipe du centre hospitalier Le Gardeur, à Repentigny, en tant que microbiologiste-infectiologue.
SUCCO et autres projets
Tout au cours des années, il a continué à s'engager dans des activités communautaires. Il a participé à la campagne Outils de paix (envoi de matériel médical au Nicaragua), à la caravane Québec-Cuba (envoi de matériel médical principalement), à des projets de coopération en Palestine, au Zimbabwe et en Inde. Il fait partie de l'organisme Médecins du monde et, à ce titre, a été observateur humanitaire en Irak.
Le Dr Khadir a développé des liens étroits avec les milieux de la coopération internationale, notamment avec SUCCO, un organisme québécois qui vise à promouvoir la solidarité entre les peuples en vue d'un développement durable dans les pays du Sud. « SUCCO, dit le Dr Khadir, est la doyenne des organisations de coopération internationale au Québec. Elle fête ses 40 ans cette année. Je préside depuis un an le conseil d'administration de l'organisme et j'y collabore depuis plusieurs années à différents titres. »
Le Dr Khadir se dit solidaire de SUCCO pour plusieurs raisons, mais plus particulièrement pour sa vision de la coopération. « Chez SUCCO, on veut rompre avec la tradition paternaliste qui consiste à s'arroger l'analyse, l'identification des besoins et la réalisation des projets. En fin de compte, ce qu'on oublie trop souvent, c'est qu'il faut que les gens se prennent en main dans les pays en voie de développement. La coopération doit s'inscrire dans un esprit de solidarité qui va au-delà de l'aide économique. Il faut penser en termes de droits humains et de droits politiques de ces populations.
« Au départ, poursuit le Dr Khadir, la coopération était l'apanage des missionnaires avec, en arrière-fond, le prosélytisme religieux. Puis, petit à petit, des gens ont rompu avec cette idéologie et les milieux de la coopération ont évolué. SUCCO a comme mission de travailler avec des partenaires. Nulle part, nous n'intervenons unilatéralement. Nous identifions des partenaires locaux à qui nous demandons de réfléchir sur une problématique et de proposer un projet. La réalisation de ces projets se fait toujours dans l'optique d'un développement durable, ce qui signifie respect de l'environnement, respect des compétences locales, de la composition sociale et culturelle des milieux. »
Le Dr Khadir fait partie de la Commission des médecins pour la justice sociale et a joint les rangs de la Commission du Bon Samaritain, comme pendant à la Commission Clair. « Bien au fait de l'expérience malheureuse de plusieurs pays ayant opté pour les extrêmes de la privatisation, beaucoup d'intervenants des secteurs sociaux et des organisations non gouvernementales étaient inquiets de voir ce qui découlerait de la Commission Clair. Heureusement, celle-ci n'est pas allée aussi loin que nous le craignions. Mais il n'en demeure pas moins que la Commission du Bon Samaritain et la Commission des médecins pour la justice sociale ont leur raison d'être, malheureusement, parce que trop de médecins ne prennent pas la peine de se prononcer et de s'impliquer dans des dossiers qui concernent le système de la santé. Il est important que des intervenants de première ligne agissent. »
Fidèle à lui-même, le Dr Khadir a porté les couleurs du Bloc québécois dans Outremont. Des membres de la communauté arabo-musulmane lui avaient demandé d'accepter une proposition venant du Bloc pour présenter des candidats issus de l'immigration. Tout cela se situait dans la continuité de l'action sociale et politique menée par le Dr Khadir depuis plusieurs années.
Comment le Dr Khadir conçoit-il son avenir quant à son engagement envers la médecine et sa patrie d'origine? « Tout est à faire au point de vue démocratique en Iran. Je viens justement d'y effectuer un voyage - le premier en plus de vingt ans -, et je ne connais ce pays qu'en surface. Pour moi, qui suis Québécois depuis trente ans, il est quelque peu utopique de penser pouvoir apporter une quelconque contribution là-bas. Mais modestement, si cela est possible, l'Iranien en moi aimerait agir en faveur de la démocratie naissante dans ce pays. » Actuellement, le Dr Khadir et son épouse sont à mettre sur pied, en collaboration avec Médecins du monde, un programme de coopération en Iran pour ce qui touche à la toxicomanie et au VIH. « Le sida et la toxicomanie prennent de l'ampleur en Iran, mentionne le Dr Khadir. C'est un projet qui me tient à coeur. » ]