| Mot du président |
Parution: février 2002
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En octobre dernier, l'AMLFC tenait son 73e Congrès annuel, dont le thème était « La santé des jeunes ». Dans le cadre du volet exposition - ouvert au grand public -, qui a eu lieu au Complexe Desjardins, l'un des stands portait sur les jeunes de la rue. Les professionnels qui animaient ce stand nous ont permis de comprendre un peu mieux ce phénomène qui est assez répandu dans la plupart des grandes villes. À Montréal, une équipe a été formée précisément pour venir en aide aux jeunes de la rue. Il faut louer cette initiative de l'équipe Jeunesse du CLSC des Faubourgs. Le volet Jeunes de la rue a été institué il y a maintenant près d'un an. Le but premier de cette équipe est d'aller à la rencontre des jeunes de la rue, de créer des liens véritables avec eux, de les sensibiliser à l'importance de leur santé et de les outiller le mieux possible pour éviter qu'ils ne dérapent vers l'itinérance. |
Plus de 6000 de nos enfants
Dans une société qui présente l'un des plus faibles taux de natalité de l'Occident, ils sont plus de 6000, à Montréal, à vivre dans la rue. Ces jeunes, nous disent nos invités, sont confrontés à une autre réalité et ils ne sont pas toujours conscients des écueils possibles de la rue. Alors que certains succomberont à l'alcool, aux drogues et à la prostitution, d'autres, par contre, vivront une expérience riche d'enseignements et de croissance personnelle.
L'équipe interdisciplinaire dont il est question ici occupe une position-clé pour tenter d'établir des ponts entre les jeunes de la rue et le réseau de la santé et des services sociaux. Trois objectifs guident son discours : se responsabiliser, s'entraider et, surtout, ne pas juger. Les jeunes sont dans la rue pour y trouver leur identité. Parce que cela leur était inaccessible au sein de leur propre famille et même de la société en général, ils ont choisi la rue. Ils essaient d'y créer un milieu de partage. Le travail de l'équipe fondée par Mme Diane Demers vise également à amener la collectivité à modifier son point de vue et son attitude vis-à-vis des jeunes de la rue.
De nombreuses interrogations sans réponse
Pour les professionnels qui ont le courage et la générosité de sillonner la rue, celle-ci est devenue un lieu de pratique, de recherche et d'évaluation éthique. Il faut noter à quel point cela a considérablement modifié leurs propres conceptions et radicalement transformé leur approche. Leur défi est d'autant plus grand que le système de santé baigne dans l'ignorance quasi totale de la réalité des jeunes de la rue et de leurs besoins. Il n'y a pas de concordance entre ce que vivent véritablement ces jeunes - ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent - et la perception qu'en ont le réseau de la santé et la société, à savoir ce qu'ils devraient être. Pour arriver à venir en aide aux jeunes de la rue et à communiquer avec eux, il est impératif de partir de leur réalité plutôt que de la nôtre.
Cela éviterait de nombreux coups d'épée dans l'eau. Ainsi, comment se fait-il qu'un psychiatre ayant clairement indiqué son désir de se joindre à l'équipe du CLSC des Faubourgs se soit vu refuser son transfert ? Comment, également, pallier le manque de jeunes médecins en milieu urbain, attribuable à la rémunération réduite à 70 % qui leur est imposée ? La situation est d'autant plus ironique que plusieurs des jeunes de la rue de Montréal viennent justement des régions éloignées. Les ressources sont-elles toutes affectées là où l'on en a vraiment besoin ? De nombreuses interrogations demeurent sans réponse.
Ces manques dans un système qui se vante d'être spécifiquement orienté vers le client nous aident à mieux saisir le désarroi de ces professionnels qui font figure de pionniers et qui se sentent isolés, laissés à eux-mêmes par ce même système. Leur clientèle ne cadre pas ; elle n'a pas d'adresse, pas de carte d'identité ni d'assurance-maladie, pas de téléphone et pas d'argent. À tout cela s'ajoute la lourdeur des problématiques en jeu : abus sexuels, prostitution, tentatives de suicide, consommation de drogues et d'alcool.
Comment tout cela est-il possible ?
On se doit de souligner la rareté des approches novatrices qui peuvent contribuer à mieux connaître les jeunes de la rue et à mieux répondre à leurs besoins. Comment se fait-il qu'il en soit ainsi ? Et pourquoi ces jeunes choisissent-ils la rue ? Daniel Cross a réalisé un documentaire sur cette question. Le film intitulé SPIT (Squeegee Punks in Traffic) a été tourné par un de ces jeunes, qui se décrit comme « appartenant à la tribu incomprise des jeunes de la rue depuis l'âge où son père l'a placé en foyer d'accueil à 14 ans ». C'est à peu de choses près le même message que nous ont livré les jeunes de la rue qui ont participé au stand qui leur était consacré lors de notre congrès-exposition, à savoir : « Si on se retrouve dans la rue, c'est parce qu'on a eu des problèmes familiaux et qu'on se reconstitue une autre cellule à laquelle on s'identifie, celle de la rue. »
Nous sommes invités à reprendre conscience
Dans l'une des éditions du Devoir de 2001, le réputé Jacques Grand' Maison, bien connu pour ses travaux importants sur les jeunes, nous livrait cette réflexion : « Les jeunes ont besoin d'adultes qui se tiennent debout. » M. Grand'Maison nous invitait aussi à réfléchir au désarroi généré par une société qui interdit d'interdire. « Quel est ton droit si ta conscience est noyée dans l'illimité ? », demandait-il.
Souhaitons que notre réflexe de balayer nos difficultés collectives sous la moquette juridique de nos gouvernants ne nous amènera pas à réclamer de nouvelles législations. Il serait beaucoup plus salutaire de procéder à une véritable introspection collective face aux maux qui nous affligent et qui condamnent tant de nos enfants à la rue.
« Nous ne savons plus ce qu'est le bien, mais nous voulons le transmettre à nos enfants. » Gilbert Keith Chesterton]
Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC