| Mot du président |
Parution: avril 2002
|
![]() |
![]() |
Cette page de l'Association des médecins de langue française du Canada nous permet de revenir sur un des thèmes particulièrement importants du dernier congrès de l'Association, qui a eu lieu en octobre 2001, soit le suicide chez les jeunes. Ce rappel se justifie d'autant plus qu'en février 2002, dans le cadre de la Semaine de la prévention du suicide, on nous suggérait de nombreuses pistes de réflexion et on nous présentait des témoignages émouvants de parents ou de proches de personnes ayant commis l'irréparable. |
Les chiffres varient, mais, en moyenne, au Québec, 5 personnes se suicident chaque jour, 50 font une tentative et 500 y songent sérieusement. Depuis une décennie, cette tragédie est en pleine croissance, et - élément encore plus dramatique - l'âge des victimes décroît. « C'est l'équivalent de l'écrasement de cinq Boeing par an sur le Québec », disent les organismes impliqués. On a du mal à imaginer l'ampleur de la réaction collective si un tel cataclysme venait à se produire. Chez les jeunes hommes, le suicide est la première cause de décès, loin devant le cancer, le sida ou les accidents de la route. Les données de l'Organisation mondiale de la santé concernant la progression du suicide dans les pays occidentaux sont tout simplement effarantes.
Des enfants de 7, 8 et 9 ans
Nos invités nous décrivent leur clientèle, dont des enfants de 7, 8 et 9 ans. Certains en sont à leur troisième tentative de suicide ! Madame Marie-Danielle Lemieux et le Dr Nagy Charles Bedwani évoquent le terrible mal de vivre de ces jeunes. Ils attirent notre attention sur leur marginalisation et nous sensibilisent au poids que cela représente pour eux. Ils disent combien est grande leur détresse. Isolement, quolibets, coups font partie des traitements auxquels ils ont droit en milieu scolaire de la part d'autres élèves. Livrés à eux-mêmes, abandonnés par des adultes qui, s'ils étaient mis au fait de la situation, pourraient leur tendre une perche, ces jeunes ne voient pas d'autre issue que de répondre par l'autoagression ou, plus rarement, en agressant ceux et celles qui les ont tant blessés. Le désarroi dont il est fait mention ici est tellement plus profond qu'on ne l'imagine.
Des héros au pays du tout-permis
Face à tous ces adultes absents, beaucoup de jeunes en quête de leur identité et de modèles sur lesquels s'appuyer vont se tourner vers les héros entrevus au cinéma pour répondre à leur besoin. Les jeux vidéo sont aussi particulièrement à l'honneur. Faut-il voir une influence directe entre la violence véhiculée dans ces jeux et celle qui habite nombre de jeunes qui les utilisent ? Je croirais que oui. Éliminer brutalement pour gagner, telle est l'essence de ce divertissement où virtuel et réel se confondent pour mieux masquer les dommages qu'ils causent.
Personnellement, je suis toujours étonné de constater à quel point peuvent être complaisants les commentaires des « analystes » de jeux vidéo, jeux dont le seul objectif demeure celui de tuer, de violenter, de massacrer et d'humilier. Il faut être naïf ou insensible pour croire que la répétition jusqu'à la nausée de ces actions hostiles est sans conséquence chez des jeunes en quête d'un équilibre relationnel. Comment expliquer toute cette violence en milieu scolaire qui est décrite par nos invités dans une société par ailleurs si critique de la moindre déviance des dogmes politiquement corrects ?
Il faut prendre le temps d'écouter les parents qui ont vécu l'irréparable pour mesurer l'ampleur du drame. Plusieurs nous redisent combien l'amour peut procurer une fausse sécurité, combien ce temps que nous n'avons plus pour écouter et comprendre peut nous jouer de vilains tours. Il faut saisir le profond désarroi des proches qui se rendent compte « qu'une vie n'a pas de prix et que, lorsqu'elle est éteinte, c'est pour toujours ».
Savoir reconnaître la désespérance
Devant l'ampleur de la catastrophe, le médecin est de plus en plus susceptible de se voir interpellé par des jeunes en quête d'une pièce manquante dans leur vie. Il doit pouvoir saisir qu'un vide les ronge de l'intérieur, qu'une angoisse insoutenable venue du plus profond d'eux-mêmes les tenaille. Ces désespérances les conduisent dans une impasse et ils doivent trouver, au bon moment, l'accueil, l'écoute, la ressource pour les amener à comprendre que l'autodestruction n'est pas la solution.
Confident privilégié des individus, des milieux et des familles, le médecin qui assure une continuité relationnelle durant plusieurs années constitue, à bien des égards, un observateur de premier plan. Capable de déceler les agressions sur le plan physique, émotionnel, mental et sexuel, il doit savoir aussi repérer les enfants rejetés, les dépressifs, ces candidats potentiels au suicide. Il doit pouvoir évaluer l'ampleur des désarrois, des moments de découragement. Ces dérives vers l'autosabotage, la violence, la prise de drogues et le suicide résultent parfois de situations très actuelles, mais elles peuvent aussi découler de douleurs plus anciennes et être, par le fait même, plus difficiles à repérer.
Il existe un certain nombre de guides et de publications sur le sujet, des équipes multidisciplinaires se mettent en place, des congrès et autres rencontres traitent de plus en plus de ce fléau. L'isolement, la négation, la banalisation ou la sublimation de ce geste fatal doivent être combattus, nous répètent les spécialistes. Un des importants agents perturbateurs du comportement humain est la grande difficulté, voire l'incapacité d'intégrer le rejet, qui, souvent, conduit l'individu à se rejeter lui-même. Cette blessure narcissique, cette déchirure, mènera au ressentiment, à la peur et au désespoir.
Un mal collectif qui s'aggrave
Il n'est pas concevable que nombre de jeunes se suicident dans l'indifférence quasi générale de notre société. Le sentiment d'impuissance face à ce drame ne doit-il pas cesser ? Les jeunes qui se suicident ont souvent demandé de l'aide de façon détournée et multiple, ainsi que nous en font part nos invités. Les absences scolaires, les plaintes somatiques peu spécifiques doivent attirer notre attention et nous prémunir contre une banalisation facile.
L'augmentation des tentatives de suicide d'enfants de 7, 8 ou 9 ans révèle à quel point notre société est rongée par un mal profond, collectif. Les exemples concrets que nous ont présentés Mme Lemieux et le Dr Bedwani nous indiquent que, derrière ces suicides, il y a certains comportements, certaines attitudes, certaines paroles qui constituent des mots qui tuent.]
Jean Léveillé, MD