Mot du président
Parution: juin 2002

Aujourd'hui, deux médecins qui travaillent en milieu carcéral partagent avec nous leur expérience assez unique. Ils nous invitent à les accompagner brièvement à l'intérieur des prisons de Bordeaux et de Rivière-des-Prairies, nous qui avons plutôt l'habitude d'observer furtivement et à distance ces zones « interdites ».

Des confrères d'origine vietnamienne

Les deux médecins, qui exercent à temps partiel dans ces centres de détention, sont d'origine vietnamienne. Ils ont connu l'emprisonnement, eux aussi, et ils savent que dans ces lieux prédominent la frustration, la peur, l'incertitude, la haine et le désir de vengeance. Ayant été incarcérés dans des camps de concentration au Vietnam, ils sont à même de mieux comprendre les traumatismes liés à la perte de liberté, de statut social, de repères traditionnels et de liens relationnels. L'incarcération, c'est l'abandon affectif, la disparition des activités courantes - notamment celles liées au travail - qui favorisent l'affirmation de soi. Elle a des répercussions peu banales et multiples sur l'état de santé des individus emprisonnés.

Ressemblances et différences

À certains égards, le discours de nos invités recoupe celui qui est issu des milieux de la santé plus traditionnels : compressions budgétaires, surpopulation, fermeture de dizaines de petites prisons, pauvreté des moyens mis à leur disposition, surtout en ce qui a trait aux équipes multidisciplinaires. La surpopulation des prisons représente un accroc sérieux à la dignité, elle contraint à une promiscuité qui, fréquemment, transforme des conflits mineurs en crises graves et augmente d'autant les effets néfastes sur la santé.

Par ailleurs, les défis que les Drs Do et Dao ont à relever sont bien différents de ceux qui existent en pratique courante. Ces médecins côtoient une clientèle aux origines et aux horizons divers, dont les motifs d'incarcération varient beaucoup. Méfiante, portée à la confrontation, imprévisible, cette clientèle présente souvent un large éventail de perturbations mentales et elle est aux prises avec des problèmes de toxicomanie. Simulation, ruse et stratégies visant à recourir aux services extérieurs pour tenter de s'évader sont courantes.

Des questions d'ordre éthique

En milieu carcéral, concilier les exigences administratives et de sécurité avec la question de la confidentialité n'est pas chose aisée. L'aspect éthique de cette pratique médicale est particulièrement complexe et impose au médecin le respect du patient tout en ne négligeant pas les attentes de la société. Attentes souvent contradictoires compte tenu de la diversité ethnique, religieuse et politique des personnes qui composent cette société, où les valeurs, les traditions et les perceptions sont rarement conciliables. Nos deux invités nous disent donc combien il est difficile d'intéresser de jeunes médecins à la médecine carcérale en raison de tout ce qu'elle implique. Quant à l'AMLFC, elle veut susciter une réflexion et sensibiliser les médecins à diverses expériences vécues dans le cadre de la pratique médicale. Souhaitons que certains messages y trouvent écho.]

Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC