| Le jeu compulsif et autres dépendances : le cancer de notre société Entretien avec... |
Parution: novembre 2002
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M. Jacques Latulippe, intervenant en alcoolisme et toxicomanies à la Clinique du Nouveau Départ;
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| Le Dr Jean-Pierre Chiasson, directeur et fondateur de la Clinique du Nouveau Départ, directeur et fondateur du Centre d'évaluation pour alcooliques et toxicomanes; | M. Raynald Beaupré, auteur du livre Rien ne va plus - Itinéraire du joueur. | et le Dr John P. Sader, directeur adjoint à la Clinique du Nouveau Départ. |
Monsieur Raynald Beaupré a intitulé son livre : Rien ne va plus - Itinéraire du joueur1 et le premier chapitre : La nuit des morts vivants. « En regardant ces visages familiers, je réalise cette nuit-là que je suis l'un des leurs, et cela me déprime. Des visages enragés, d'autres désespérés. Des visages qui pleurent comme des enfants, dans les toilettes. Il y a aussi les visages débordants d'exubérance... de ceux qui traversent une période de chance, qui gagnent. Malheureusement pour eux, ça ne dure pas. Je ne le sais que trop bien, je suis passé par là : le nirvana avant la descente aux enfers. Une descente certaine. Et encore plus certain le fait qu'il n'y a pas de remontée, du moins pas au casino. Une descente parfois douce, souvent rapide. Une arrivée au fond assez brutale pour que certains en meurent. »
« J'ai été dans le jeu pendant sept ans, souligne M. Beaupré. Dans mon livre, je dis souvent qu'on déboule des marches. Sept marches ont marqué ma descente et sept m'ont permis de remonter la pente. » Raynald Beaupré traite de cette descente aux enfers dans un langage sobre et sans fioritures. Il explique comment il s'en est sorti, mais sans donner de recette miracle... de là, toute la sagesse du témoignage. Rien ne va plus - Itinéraire du joueur est « l'histoire touchante, sans être larmoyante, de cet homme qui a connu la détresse, la défaite », écrit Linda Poirier (directrice clinique du Centre CASA) dans la préface du livre.
Au Québec, une étude épidémiologique réalisée en 1996, l'étude LaDouceur, situait le taux de joueurs pathologiques adultes à 2,1 % et le taux de joueurs à risque à 2,6 %. Ces taux sont semblables à ceux des autres provinces canadiennes, tous jeux confondus. Si on y regarde de plus près, ces chiffres affolent. En effet, en 1994, les Québécois avaient consacré au jeu quelque 51 millions $ alors qu'en 1996, selon le rapport du vérificateur général du Québec de 1999-2000, ce sont plus de 3,4 milliards $ qu'ils avaient dépensé pour le jeu, soit une augmentation de 6 500 %!

Pour l'année financière 2000-2001, les Québécois ont misé 4,5 milliards $ dans les appareils de loterie vidéo. Comme quelque 3,5 milliards de ces dollars sont retournés aux joueurs, la somme réelle dépensée par les Québécois a été de 1 milliard $ environ. Dix pour cent des gens jouent à la loterie vidéo. Pour 30 % de ceux-ci, cela mène à un comportement problématique ou pathologique, selon S. Chevalier et D. Allard. Les bénéfices nets provenant des loteries vidéo représentent 45,5 % des bénéfices nets de Loto-Québec. Comme le souligne M. Beaupré, le gros du problème n'est pas attribuable aux joueurs qui misent gros au casino, mais bien aux gagne-petits, ceux qui deviennent des accros des machines à sous. Au total, près de 145 000 adultes québécois, en 1996, s'adonnaient au jeu de façon compulsive, et la tendance va en s'accentuant.
Une nouvelle religion
« Le jeu constitue une nouvelle religion au Québec », dit le Dr Jean-Pierre Chiasson. À son avis, il est pire encore que l'usage de la cocaïne ou de l'héroïne. C'est la plus destructive des drogues. Le jeu apporte à certaines personnes leur première impression de plénitude. On recommence donc une fois, deux fois, trois fois... jusqu'à être irrémédiablement dépendant de cette activité. « Tout comme le cocaïnomane évalue, en fonction de la quantité d'argent qu'il a en poche, la quantité de drogue qu'il pourra acheter, le joueur pathologique, lui, évalue le temps de jeu dont il dispose pour se refaire », dit M. Jacques Latulippe. « L'argent est la coke du joueur », ajoute M. Beaupré. C'est une dépendance pure, semblable à la toxicomanie. « Une mémoire de bien-être s'associe à l'effet euphorisant du jeu et le joueur ne peut plus arrêter, même s'il est tout à fait conscient qu'il est en train de tout perdre », dit M. Latulippe. « Le joueur a un projet grandiose dans sa tête. Il est convaincu qu'il peut déjouer toutes les finalités de l'univers et que la loi du hasard, ce n'est pas pour lui. Il est dans un état altéré de conscience, poursuit le Dr Chiasson. Ce que le joueur compulsif recherche quand il joue, ce n'est pas juste de l'argent, c'est cette sensation de toute-puissance narcissique calquée sur la pensée magique de pouvoir tout contrôler. »
D'autres, ceux qui ont de la difficulté à entrer en relation, y trouvent un « lien » non compromettant (entre l'individu et la machine). Cela constitue un état qu'ils recherchent. Ce dernier se caractérise par l'excitation de la zone du plaisir à la suite d'une hausse de la quantité de dopamine dans le cerveau. « Des études démontrent le rôle de certains récepteurs de la dopamine dans le centre de plaisir du cerveau, explique le Dr John P. Sader. Des variantes génétiques au niveau du système de récompense dopaminergique ont été établies chez les alcooliques, les toxicomanes, les fumeurs, les joueurs pathologiques et ceux qui montrent un comportement antisocial, entre autres. » En ce sens, le jeu compulsif intéresse aussi la pharmacologie moléculaire des peptides. La génétique elle-même peut être en cause dans le développement de cette dépendance.
La dépendance au jeu s'avère d'une extrême complexité, souligne le Dr Chiasson : « Elle est marquée par l'imbrication de déterminants sociologiques, biologiques, psychologiques, familiaux, socioculturels et environnementaux. On part du principe que les toxicomanies sont des maladies systémiques qui touchent toutes les facettes de l'être humain, que ce soit du point de vue personnel, familial, psychologique, psychodynamique, neurologique, neurocognitif ou physique. En ce sens, les thérapies qui se basent sur la seule rectification des distorsions cognitives sont intéressantes mais insuffisantes. Or, ce sont ces thérapies que privilégie l'État. Il ne faut pas s'en tenir à la seule approche cognitivo-comportementale si on veut réellement aider les gens. Il faut tenir compte de la comorbidité, tant dans l'évaluation que dans le traitement. »
Souvent, au moment où le joueur compulsif arrive en thérapie, sa famille est brisée, il a perdu son emploi et s'est endetté pour des années à venir. Un danger imminent guette ce joueur compulsif : la dérive vers l'autosabotage, la violence et le suicide. Les statistiques indiquent que le taux de suicide chez les joueurs compulsifs est 15 fois plus élevé que dans la population en général.
La Clinique du Nouveau Départ a élaboré une approche adaptée aux besoins du joueur pathologique qui souhaite s'en sortir. « Tout d'abord, ce dont les gens ont besoin quand ils arrivent ici, dit le Dr Chiasson, c'est d'un peu d'amour et de compréhension. Ce qui importe, c'est la qualité de l'accueil. Ce qu'il faut guérir, c'est l'âme. Il faut les aider à éliminer la pensée magique de leur esprit. »
« Les programmes de guérison les plus efficaces, ajoute M. Latulippe, sont ceux qui traitent non seulement des aspects physiques, émotionnels, psychologiques, sociaux et environnementaux de la personne dépendante mais qui s'attachent aussi à la santé spirituelle comme clef de voûte de la guérison, ainsi qu'en fait foi le programme des alcooliques et drogués anonymes. »
Les comorbidités
Le problème est d'autant plus complexe que souvent on retrouve des comorbidités importantes chez les joueurs pathologiques, qui peuvent se traduire par un abus d'alcool, des toxicomanies, des comportements alimentaires pathologiques comme l'anorexie et la boulimie, des comportements antisociaux et des idéations suicidaires. Soixante-dix pour cent des joueurs compulsifs souffrent d'une dépression majeure, rapporte une étude menée par The Illinois Institute for Addiction. De 38 à 71 % des joueurs excessifs en traitement souffrent de toxicomanies diverses ou d'alcoolisme. Chez 93 % d'entre eux, les critères diagnostiques démontrent qu'ils sont affectés au moins d'un trouble de personnalité. Quarante pour cent des joueurs excessifs ont commis des délits reliés au jeu, 9 % des délits non reliés au jeu, et 14 % ces deux types de délits. Seulement 37 % n'ont commis aucun délit. De ceux ayant commis des délits, seulement 15 % peuvent être diagnostiqués comme ayant une personnalité antisociale. Vingt-trois pour cent ont été victimes d'événements traumatiques sévères et 16 % présentent des traumatismes lourds ou modérés.
Loto-Québec prise à partie
Loto-Québec n'est pas étrangère à la montée exponentielle du nombre de joueurs compulsifs au Québec. Loto-Québec encourage le jeu de façon outrancière, semble-t-il. « Ils ont soigneusement étudié comment s'y prendre pour inciter les gens au jeu, explique M. Latulippe. Ils savent quels sont les métaux, les couleurs et les bruits qui sont les plus excitants et ils ont développé des stratégies marketing sophistiquées. » « Ils contrôlent même la quantité d'oxygène dans l'air au casino, ajoute M. Beaupré. La nuit, ils augmentent la dose pour que les joueurs demeurent éveillés. Tout est finement et précisément calculé. Des machines à sous, ça rapporte. » Les théories comportementales semblent n'avoir aucun secret pour la société d'État. Au Québec, il y a plus de 4 000 endroits où les gens peuvent jouer au vidéopoker. De plus, ils ont maintenant la possibilité de jouer sur Internet.
« Deux joueurs compulsifs sur trois commettront un acte illégal pour continuer à jouer. L'argent que Loto-Québec fait avec le jeu est de l'argent sale, dit le Dr Chiasson. C'est de l'argent qui provient de crimes divers, de vols, etc. Quarante pour cent des joueurs ont commis des délits afin de pouvoir continuer à jouer alors que 37 % de ces mêmes joueurs n'avaient commis aucun délit avant de développer cette accoutumance. Ces gens n'ont pas des personnalités antisociales, mais ils en viennent à adopter des comportements antisociaux afin de s'adonner au jeu. » « Parmi les grandes sources de revenus de l'État, ajoute M. Latulippe, on retrouve l'alcool, la cigarette et le jeu. Éliminez ces sources de revenus et le gouvernement sera en faillite. »
Dans le contexte actuel, les médecins de famille ont un rôle important à jouer en ce qui a trait au dépistage. Cependant, il reste beaucoup à faire en terme de formation. À l'heure actuelle, peu de médecins ont l'expertise requise pour dépister une dépendance au jeu chez leurs patients. Le Dr Chiasson considère qu'ils devraient avoir accès à une formation spécifique pour venir en aide aux joueurs pathologiques. Le problème est réel et majeur.]
1 Paru chez Québec Amérique.