Le Dr Roland Maurice
Parution: février 2003

Pour entendre la vie
Par Sylvie Poulin


«Ma première intervention remonte à mes 11 ans. Je me dirigeais vers la grange, quand j'ai vu une couleuvre filer comme l'éclair vers un crapaud et l'avaler tout rond. J'ai couru à la maison chercher une hachette, et j'ai coupé la couleuvre à environ un pouce devant la bosse. Puis, d'un coup de pied derrière la bosse, j'ai expulsé le crapaud, gluant et vivant! » Content, le jeune Roland Maurice... Mais c'est le scoutisme qui fera naître chez lui un intérêt particulier pour les premiers soins et, de là, pour la chose médicale.

Deuxième d'une famille qui comptera onze enfants, il a été élevé sur une petite ferme, à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick. Après des études classiques au Collège Saint-Joseph de Memramcook et au Séminaire de philosophie (« ... on me tordait le poignet un peu fort vers la prêtrise »), il finit par s'inscrire en médecine. « En 1950, j'ai pris le train pour Montréal avec une petite valise de 5 ¢ et 35 $ en poche. Une femme avocate de Ville Mont-Royal a accepté de m'héberger en retour de services domestiques. »


Le Dr Roland Maurice

Dès l'obtention de son diplôme (1955), le Dr Maurice commence à pratiquer la médecine de campagne, à Shédiac, avec tout ce que cela comporte d'accouchements à domicile, de disponibilité entière et de services non payés. Beau temps, mauvais temps, il accumule entre 25000 et 30000 milles de route par année. « Je l'ai fait pour deux raisons. D'abord,c'était un genre de mission - peut-être de la folie, en fait -; je pensais rendre davantage service en travaillant dans les campagnes. Deuxièmement, j'avais des dettes par-dessus la tête. Mes parents, pas riches, n'avaient pas pu m'aider financièrement. J'avais emprunté ici et là. Mon portefeuille a été un stress constant pendant mes études. »

D'argent et de bourses

Un jour, le recteur de la Faculté lui dit : M. Maurice, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, mais vous n'êtes pas fait pour devenir médecin. Avec vos antécédents, une famille qui a un si faible revenu annuel,vous vous êtes un peu égaré dans un domaine qui dépasse vos moyens.Vous devriez travailler dans une industrie, pour gagner votre vie, et aller en pharmacie ensuite. « J'ai pensé après coup que j'aurais pu me faire jeter dehors sur-le-champ, mais je lui ai répondu: M. le Recteur, avec tout le respect que je vous dois, avant que j'abandonne l'idée d'être médecin, les pissenlits pousseront sur votre tombe. Il ne s'attendait pas à ça. Discussion terminée. Mais si je ne trouvais pas d'argent dans les semaines suivantes, je ne pourrais pas passer les prochains examens trimestriels. »

On ne s'étonnera pas que le Dr Maurice ait par la suite investi autant de travail - 25 ans de bénévolat - à créer des programmes d'aide pour les étudiants ayant des problèmes financiers. C'est ainsi qu'il a mis sur pied, en 1977, le Fonds de bourses Clément-Richard, dont il a été le président pendant deux décennies. Le paysage académique de sa province en a été bouleversé : à ce jour, 1 400 bour-ses totalisant plus de 1 350 000 $ ont été remises à des jeunes qui n'auraient jamais franchi les portes de l'université, pour cause de pauvreté. « L'effet boule de neige est aussi intéressant puisque d'autres fonds ont été instaurés depuis. Mais les frais de scolarité ne diminuent jamais. Parmi les gens du comté où j'ai grandi, bon nombre n'ont pas vraiment les moyens de sui-vre une formation universitaire. » Le Dr Maurice a également lancé une bourse spéciale pour les étudiants en médecine (hôpital Georges-L.-Dumont). Ces bourses, dit-il, sont de-venues son « bébé favori ».

On comprendra aussi qu'au bout de six ans de médecine de campagne (« dans la boue et dans la neige, mais comme j'ai aimé ça! »), le Dr Maurice décide de calmer le jeu en se spécialisant. « Je ne travaillais jamais moins de 80 heures par semaine. Je n'avais plus de temps pour me tenir à jour. Et un petit bilan financier m'avait indiqué que j'avais exercé plus d'une année complète gratuitement parce que des gens ne pou-vaient pas me payer. À ce rythme-là, je pensais que j'allais "crever sur la job". Mais j'ai choisi une spécialité, l'oto-rhino-laryngologie, qui me garderait en contact avec les gens et dotée d'un aspect chirurgical. » Direction : l'Université de Pennsylvanie (il avait aussi été admis à Harvard).

Une première en Atlantique

Quand il revient à Moncton, en 1965, le Dr Maurice a dans ses bagages une compétence assez rare au Canada. Il explique : « En 1963, on a mis au point le microscope à trois dimensions, qui a ouvert la voie à la chirurgie microscopique et à la pre-mière stapédectomie, une microchirurgie pour les sourds, que la revue Life avait alors qualifiée de huitième merveille du monde. On parle ici d'une catégorie spéciale de personnes sourdes : les femmes dans la quarantaine surtout, chez qui le processus de sur-dité, commencé vers les 25-30 ans, apparaissait de façon plus prononcée après une grossesse. Plusieurs de ces femmes-là avaient des enfants qu'elles n'avaient jamais entendus pleurer... Ma récompense n'a pas été la paie, ça a été de voir ces femmes recouvrer un plaisir de la vie. »

C'est le Dr Maurice qui dresse la liste de l'équipement nécessaire pour les deux hôpitaux de la ville, forme des infirmières pour manipuler les instru-ments et commence à opérer. Il a été le premier, et longtemps le seul, à pratiquer la microchirurgie de l'oreille dans l'est du pays. C'est-à-dire que durant de nombreuses années, le Dr Maurice effectuera quatre ou cinq stapédectomies par semaine, en plus de s'occuper d'une clientèle ORL habituelle. C'est sans compter les réparations des fractures faciales de même que les bron-choscopies (« à la tonne »). À l'époque, ces interventions ne relevaient pas encore des plasticiens et des pneumologues. En outre, dans les Maritimes, il était le seul à être formé pour le faire.

Pendant au moins quinze ans, avoue le Dr Maurice, il a travaillé «...la pédale au plancher. J'opérais six jours par semaine, en plus des urgences de soir et du dimanche. Je m'étais trompé dans mes calculs, pour sûr. Je n'avais pas choisi une spécialité de tout repos, mais j'aimais ça à la folie. Et puis, en peu de temps, ma liste d'attente était devenue plus imposante que celle des douze autres chirurgiens de Moncton. »

Il faut dire qu'il « couvrait » un territoire et des pathologies très vastes. Les mastoïdes chroniques pleuvaient, apparemment. Bref, une besogne incroyable. Pour en donner une idée, le Dr Maurice raconte cette fois où il avait été invité à un atelier de chirurgiens ORL de Québec et de Montréal qui présentaient leurs cas de reconstruction de tympans. « Je me rappelle très bien que Québec avait 17 cas au total, et Montréal 21. À moi seul, j'en avais 132! » Et ce rythme s'est poursuivi jusqu'à sa retraite. « Heureusement, commente-t-il, j'ai conservé ma santé tout du long.

« Si, en plus, j'avais enseigné en même temps à l'université comme ça se fait aujourd'hui, reprend le Dr Maurice, j'aurais dû couper pas mal dans mon volume de chirurgies. Et ça n'aurait pas rendu justice aux patients en attente depuis six mois, un an, un an et demi... » Sa clientèle lui venait de partout de la côte est du pays, et même du Maine. « J'ai dû opérer presque toutes les femmes du nord-ouest de la Nouvelle-Écosse - presque toujours pour des stapédectomies. »

Aujourd'hui, on entend moins parler de ce type d'intervention. Il n'y en a presque plus, constate le Dr Maurice, essentiellement parce que les familles sont passées de sept ou huit enfants à un ou deux. La rai-son est d'ordre démographique. « Et cette chirurgie-là est tellement exigeante que les nouveaux ORL n'en voient que quelques cas pendant leur formation. Or, si on n'acquiert pas une expertise raisonnable, le risque est trop marqué. La procédure exige une précision presque infinie... À un moment critique, la marge de manoeuvre entre le bon résultat et la perte complète et irréversible de l'audition équivaut à l'épaisseur de deux ou trois feuilles de papier. »

Le Dr Maurice n'a jamais eu peur de cette erreur dramatique. « J'avais reçu un excellent entraînement. Sous surveillance et de façon progressive, j'en avais fait au moins 75 avant d'exercer seul. À l'époque, les professeurs nous disaient que l'on pourrait se considérer chanceux si à 55 ans l'on pratiquait toujours ces chirurgies. C'est qu'à la moindre vibration musculaire de notre part, nous ne devons pas opérer. Mais quand j'ai arrêté, à 66 ans, j'avais autant de facilité, et aucune crainte. Je pouvais presque littéralement le faire les yeux fermés. Avoir la main solide et précise, c'est le critère essentiel. » Cette belle dextérité lui servira aussi plus tard, dans le domaine de la sculpture.

En 1972, le Who's Who International in Science mentionnait le travail de pionnier et la contribution exceptionnelle du Dr Maurice à l'avancement de la microchirurgie pour les sourds. Quatre ans plus tard, c'est la Einstein Intelligence Society qui soulignait son apport. « Je n'attache pas grande importance à ces honneurs. C'est un p'tit velours en passant, pas plus. Le meilleur souvenir de ma carrière, c'est probablement le succès obtenu avec ma microchirurgie, la satisfaction des patients et l'amélioration de leur qualité de vie. »

Une retraite artistique

« Je me suis initié à la sculpture sur bois environ deux ans avant de me retirer de la pratique, comme loisir. Un bien petit loisir puisqu'à ce moment-là, j'avais peut-être une heure à toutes les 14 lunes à y con-sacrer. Mais j'ai suivi une semaine de cours à Saint-Jean-Port-Joli, question de connaître les instruments et les techniques de base. Rapidement, je me suis aperçu qu'il n'y avait pas de bois pour la sculpture en Floride (le Dr Maurice y vit quatre mois par année, dans sa maison de West Palm Beach). Par voie de conséquence, pas de professeurs, pas d'ateliers... Par contre, tout était bien organisé pour la sculpture sur pierre. Alors, j'ai ten-té ma chance là-dedans, et c'est devenu une deuxième passion. »

Pendant cinq ou six ans, le Dr Maurice ne montre à personne ce qu'il produit. On le « découvre » quand même, et depuis, il a beaucoup exposé. Vendre ses oeuvres? Cela n'a commencé qu'en 2001 - il en a surtout donné beaucoup, notamment à l'hôpital Georges-L.-Dumont et à l'Université de Moncton. La plus connue est peut-être cette Flamme de l'espoir, en albâtre orange translucide, au Centre d'oncologie francophone fondé par le Dr Léon Richard.

L'Association des artistes profes-sionnels acadiens du Nouveau-Brunswick l'a nommé membre en bonne et due forme. « C'est ironique, parce que je n'ai aucune formation en arts visuels. Il n'y a aucune veine artis-tique dans la famille. En plus, je ne m'intéresse pas tellement à ce que font les artistes d'aujourd'hui, au style mo-derne. Alors, je continue ma p'tite affaire. Ce qui me fait vraiment plaisir, ce sont les commentaires des gens. » En résumé, on dit que ses pièces plaisent à l'oeil et qu'elles donnent envie de les toucher. Justement, l'an dernier, le Dr Maurice invitait un groupe de jeunes aveugles à venir « flatter » ses pièces. « Pour moi comme pour eux, ça a été une belle expérience. » une belle expérience. »

Ses sources d'inspiration? « La nature, stylisée surtout. Le passe-temps qui m'a occupé avant la sculpture, c'était la photographie. La flore et la faune m'ont toujours attiré. » Il est modeste quand il dit avoir connu « un certain succès » en photographie. Le Dr Maurice a entre autres reçu, en 1980, un Prix d'excellence Kodak lors d'un concours international où il s'est classé parmi les 100 premiers sur 254 000 con-currents. Ont suivi une exposition de six mois sur la 42e Rue, à New York, puis une exposition itinérante de six mois dans tous les États-Unis.

Mais parlant du fruit qui ne tombe jamais loin de l'arbre, le Dr Maurice affirme que son patriotisme s'applique exclusivement à une partie du Nouveau-Brunswick : Bouctouche et le comté de Kent, d'où viennent l'actuel recteur de l'Université de Moncton, un ancien gouverneur général du Canada (Roméo Leblanc), Michel Bastarache (de la Cour suprême du Canada), Antonine Maillet, la riche famille d'Irving Oil et Louis Robichaud, premier Acadien à avoir été premier ministre de la province. « Y'a de quoi se taper sur l'épaule parce que, comme ma mère dirait, "c'était toute une gang d'esclaves qui avait pas le moyen de mettre du beurre sur son pain" », conclut le Dr Maurice avec fierté.]