Le Dr Stéphane P. Ahern
Parution: novembre 2003

Une éthique de vie
Par Sylvie Poulin


Son visage vous est familier. Il a été président de l a Fédération des médecins résidents du Québec durant une période assez mouvementée pour le corps médical. Parachuté à ce poste parce que le siège de président restait désespérément vacant, Stéphane Ahern avait accepté le mandat par sens du devoir. « Je suppose que je correspondais au profil, mais ce n'était pas l'aboutissement d'une réflexion de ma part, ni un but. J'envisageais seulement d'être délégué de mon hôpital. »


Le Dr Stéphane P. Ahern

Il aura eu droit à une immersion rapide, à l'été 2002. À peine rentrait-il de voyage de noces qu'il était convoqué, comme ses vis-àvis de la FMOQ et de la FMSQ, à une réunion avec le ministre de la Santé alors en poste, M. François Legault, par suite d'un décès à Shawinigan... « C'était ma première activité fédérative, et le brouhaha n'a pas cessé depuis (son mandat prenait fin en juillet 2003). C'est un poste extrêmement politique, très intéressant, mais très exigeant dans le contexte d'une résidence déjà chargée », tient-il à souligner.

Le Dr Ahern commente cet apprentissage-choc : « La crise des urgences, ça a été coriace. Jeune, j'avais fait de la politique au niveau national (à l'aile Jeunesse du parti libéral). J'avais connu le volet organisation d'une campagne électorale. Mais être un syndicaliste, défendre les membres d'un regroupement, ce n'était vraiment pas ma corde la plus forte. »

Quoique les médecins fassent spontanément front commun sur les questions très politiques, les intérêts des omnipraticiens, des résidents et des spécialistes sont souvent concurrents, précise-t-il. « À ce moment-là, la FMRQ est parfois vue comme un adversaire . Comme c'est le cas, par exemple, dans la répartition géographique des médecins, le partage des corridors de services en région. J'avoue qu'il y a des coups d'épée qui se donnent dans l'eau. À la Fédération, on a fait beaucoup de guerres, mais on a eu peu de succès. »

Encore fallait-il avoir le leadership, l'énergie et le bagou pour mener les batailles, aimer les rencontres politiques et savoir s'adresser aux journalistes. « Savoir dans le sens d'être à l'aise. Certains de mes collègues deviennent écarlates quand il s'agit de faire une présentation. Pour ma part, malgré que je ne sois pas tellement frondeur ni vindicatif, les situations publiques ne sont quand même pas anxiogènes. You must fit to the business, comme je l'ai appris de la politique de parti. » Il n'est pas exclu qu'il fasse un jour vibrer sa fibre politique fondamentale, « mais seulement une fois les enfants élevés, ma recherche bien établie et en fin de carrière. Si jamais je m'ennuie... Ce sera une autre vie! »

Horizon 2006 : les soins intensifs

Les volets clinique, enseignement et recherche sont indispensables à une carrière bien réussie en soins intensifs selon le Dr Ahern. Ce qui n'exclut pas l'objectif d'être un bon père de famille, d'après ce qu'énonce le premier paragraphe de son curriculum vitæ.

« Il faut dire cependant que la résidence en soins intensifs n'est pas le meilleur contexte pour la vie familiale. Les horaires de garde sont plutôt épouvantables, et les conditions du fellowship aux États- Unis (où il prévoit aller se perfectionner pendant deux à quatre ans) sont plus que déplorables. Aux soins intensifs, travailler quatre semaines de suite, c'est trop. Trop éprouvant sur le plan mental et physique. Mes patrons conseillent d'ailleurs de "changer le mal de place" régulièrement en faisant de la recherche ou de la consultation en médecine interne. »

Pour expliquer son choix de spécialité, le Dr Ahern affirme simplement qu'il aime les gens malades, les enjeux soulevés par les cas de réanimation ou de choc septique, etc. Même si le succès au sens de « maintien de la vie » s'y fait plus rare. « En réalité, on n'est pas toujours heureux de nos succès : sortir quelqu'un des soins intensifs pour le voir y revenir mourir trois semaines plus tard, ça signifie qu'on ne lui a pas offert grand-chose... »

Reste l'intensité du moment. Il y a aux soins intensifs, dit le Dr Ahern, un défi diagnostique aigu, mais également un défi humain aigu : celui de soutenir les membres de la famille et de formuler en termes clairs et respectueux de leurs sentiments la situation d'un être qui leur est cher. Les aider à comprendre aussi comment on détermine que « c'est assez » lorsque c'est le cas et pourquoi on décide d'arrêter un traitement. Toute cette questionlà le captive.

Dans la relation multiforme avec le patient et avec la famille, où entrent en jeu des aspects religieux (perspectives sur la vie et la mort), culturels (façons de voir l'expérience de la souffrance et de la maladie) et très personnels, « le médecin a un grand rôle à assumer, notamment en matière de consentement libre, éclairé et sans contrainte des proches, remarque le Dr Ahern. Il faut aussi penser qu'on accompagne les gens, qu'on doit travailler avec eux à dépasser les barrières émotives, ce qui, sur les plans psychologique, émotionnel et humain, est très demandant. Mais c'est véritablement un beau travail! »

Bien entendu, si le patient peut faire des choix lui-même, les décisions lui reviennent et on l'aidera à les prendre. Tout comme les mandats de soins seront respectés, bien qu'ils s'avèrent en général très larges et qu'il faille les valider avec la famille. « Le plus souvent, on a affaire aux proches, et c'est notre tâche de les soutenir. Sans quoi ils peuvent se perdre dans ce difficile processus; leur expérience des soins intensifs va alors devenir exécrable et leur attitude envers le milieu hospitalier, rébarbative. »

Sur les chemins de l'école... philosophique et éthique

Une certaine errance au cégep et une certaine conjoncture amoureuse amènent ce natif de Laval à entreprendre à Sherbrooke un baccalauréat multidisciplinaire, qu'il expédie en deux ans. « À l'hiver 1998, je me suis retrouvé avec huit mois libres pour me questionner sur l'humanité (rires), en attendant la réponse à mes demandes d'admission en médecine et en droit. » Un professeur lui suggère alors de faire une maîtrise en philosophie (dont il terminera la rédaction de thèse en 2e année de médecine). Cette formation philosophique qui tenait au départ du « purgatoire » le sert apparemment beaucoup aujourd'hui. La philo a surtout donné naissance à son immense intérêt pour l'éthique.

« Quand je suis finalement entré en médecine, j'avais acquis une vision en sciences humaines, la vision d'un philosophe qui fait de la médecine. J'avais aussi un atout quant aux habiletés de lecture par rapport aux étudiants fraîchement diplômés du cégep - une méthode, autrement dit - et je savais mieux gérer mon stress universitaire, ce qui m'a donné de la latitude pour les activités facultaires. » Il met la main à la pâte de divers comités, s'engage dans le groupe d'entraide et devient vice-président aux affaires académiques de l'Association générale des étudiants en médecine.

Puis, pour des raisons académiques justement, il revient à Montréal où on le retrouve notamment résident coordonnateur à l'hôpital Saint-Luc et membre du comité de bioéthique du CHUM. Il poursuit simultanément sa recherche de doctorat en sciences cliniques (amorcée à Sherbrooke), qui porte principalement sur l'évaluation de l'aptitude à consentir aux soins. « C'est connexe à l'éthique, aux soins intensifs, aux décisions d'urgence et à un enjeu qui me touche beaucoup : les soins de fin de vie. Ce sont des choses qui se recoupent à bien des égards. »


«Je suppose que je correspondais au profil, mais ce n'était pas l'aboutissement d'une réflexion de ma part, ni un but. J'envisageais seulement d'être délégué de mon hôpital. »
- Dr Stéphane P. Ahern

De la recherche en soins intensifs, il s'en fait en évaluation pronostique et en évaluation de thérapeutiques. Mais le Dr Ahern entend vraiment axer ses efforts sur ce qui concerne la fin de vie : comment prendre les décisions, comment aider la famille, l'influence du pronostic sur la qualité des soins, etc. Toujours sur fond d'éthique. « Toujours. Je n'ai pas tellement le choix, étant donné ma formation », dit-il, feignant de se disculper.

Ce qui l'intéresse, c'est l'enseignement- supervision des résidents et externes. « Il y a beaucoup à leur enseigner sur l'éthique clinique et ses méthodes, de même qu'aux professionnels de la santé d'ailleurs. En tant qu'enseignant, le praticien en soins intensifs a un rôle à jouer dans la dynamique avec les infirmières, conseillers en éthique clinique, travailleurs sociaux ou inhalothérapeutes. Il y a un lieu d'interaction en éthique. Et à l'encontre de ce qu'on pourrait penser, les soins intensifs sont un environnement interdisciplinaire. Ainsi, dans l'équipe de soins intensifs de l'hôpital Maisonneuve- Rosemont, on retrouve une réanimatrice (dont la formation est davantage européenne), un pneumologue, un interniste, un anesthésiste et un neurologue. »

Comme le Dr Ahern avait commencé ses études universitaires en gérontologie, il a au départ développé son thème - l'aptitude au consentement - auprès d'une population gériatrique. « J'aimais les soins critiques, surtout aux personnes âgées. Leur capacité à consentir, en soins aigus, doit être considérée en trois volets : troubles cognitifs, médication et "contexte" de la demande de consentement. C'est ce dernier point qui pique ma curiosité et qui est encore mal exploré. Mais je m'éloigne de plus en plus de la clientèle spécifiquement âgée pour arriver à poser le même genre de questions dans le cadre des soins intensifs. »

Les considérations éthiques ne manquent pas en médecine. « En tant que médecin, je dois m'interroger. Qu'est-ce qui est le mieux pour le patient? Que souhaite-t-il? Vais-je dire oui ou non, et pourquoi? Il y a en outre les considérations d'éthique publique. Pourquoi vais-je accorder à ce patient des soins intensifs d'une valeur de 50 000 $ ou 100 000 $ alors que des gens ne mangent pas à leur faim à Montréal? La question est complexe, et le praticien en soins intensifs ne va pas y répondre seul. Mais il faut la soulever. »

Le Dr Ahern estime que la formation en éthique n'en est qu'à ses balbutiements. « Nos professeurs, même jeunes, n'y connaissent pas grand-chose. Ce n'est pas un sujet qu'ils ont développé ni qu'on leur a enseigné. Par contre, si vous envoyez un philosophe enseigner l'éthique dans une faculté de médecine, rien ne garantit qu'il sera capable de coller à la pratique. Et puis, ça traumatise les étudiants. » (rires)

Pour sa part - il est issu de l'école de l'éthique du dialogue -, le Dr Ahern considère que toute personne a une sensibilité éthique, théoriquement acquise dans la petite enfance. Cela dit, des études démontrent que de jeunes médecins ne voient même pas les enjeux éthiques des gestes qu'ils posent. Le défi ne serait donc pas tant de leur enseigner ce qu'est l'éthique, mais bien de les sensibiliser au fait qu'ils baignent de facto dans l'éthique. Un problème d'évangélisation, selon le Dr Ahern...

Une deuxième option pose qu'il existe des habiletés de raisonnement, de dialogue et d'analyse qui appartiennent au domaine éthique et qui sont nécessaires à un jugement éthique, la formation universitaire devant permettre le développement de ces mécanismes comme c'est le cas en matière de diagnostic. « Le jugement éthico-clinique se fonde sur des habiletés diagnostiques et thérapeutiques, et aussi sur la capacité de cerner les valeurs en jeu (celles du patient et les valeurs concurrentes dans la société), les lois et règlements qui interagissent là-dedans, les caractéristiques de la décision à prendre (est-elle équitable pour l'ensemble des patients?), etc. »

Il semble malheureusement qu'on en soit encore aujourd'hui à éveiller la sensibilité éthique. « Eh oui! Il faut faire comprendre à tout le monde que toutes les décisions que l'on prend avec un patient sont des décisions éthicocliniques puisqu'elles vont affecter sa vie, son devenir, sa relation à autrui. Pensez au sida... »

Quoi qu'il en soit, et n'en déplaise à certains de ses amis éthiciens, le Dr Ahern reste persuadé que pour enseigner l'éthique, il faut quelqu'un « qui a les deux pieds au chevet du patient. J'ai une vision intégrante qui situe le processus de résolution de problèmes entre la clinique et l'éthique, et non pas sous forme de deux décisions indépendantes. »]