Le Dr Michel Roy
Parution: janvier 2004

Le plus beau des hasards
Par Sylvie Poulin


« J'ai souvenir d'un médecin de famille qui venait à la maison, à toute heure du jour ou de la nuit. » Voilà comment le Dr Michel Roy décrit l'influence marquante d'un praticien dans son choix de carrière. Attiré depuis toujours par les sciences relatives à la biologie et à la nature, il a décidé de faire sa médecine, et a d'abord entrepris sa résidence en pédiatrie. « Mais après une dizaine de mois, j'ai réalisé que je me privais de bien des aspects intéressants de la profession, et j'ai opté pour l'omnipratique. »

Posté à Chicoutimi, de garde à l'urgence, il fait la connaissance d'un collègue qui lui vante la beauté de l'environnement, tant physique que professionnel, de la municipalité de Murdochville. « Comme tous les jeunes de mon âge, j'avais visité la Gaspésie, mais si on m'avait demandé où se situait Murdochville, j'aurais été bien embêté de répondre. J'avais peu envie d'une pratique en région urbaine, parce que mes loisirs sont davantage orientés vers les activités de plein air, la nature. À la suite d'une brève visite, ma conjointe et moi avons été emballés, et nous avons décidé de nous y installer. »


Le Dr Michel Roy

À son arrivée à Murdochville, e n 1974, deux omnipraticiens exercent à l'hôpital, qui compte quinze lits. « Nous avions alors une pratique élargie, variée, dont les limites se résumaient à celles que nous posions personnellement. » Puis, au fil des ans, les fusions et les compressions dans le système de la santé ont réinventé l'organisation du travail en un établissement nommé le Centre de santé des Hauts-Bois.

Plus tard, dans les années 1990, le CLSC et les services communautaires de la ville sont rapatriés à l'intérieur du bâtiment abritant le Centre. Et depuis 1998, le regroupement de plusieurs CLSC de la Gaspésie a donné naissance au CLSC Mer et Montagnes, dont Murdochville devient l'un des points de services. « Malgré le vocable de CLSC, nous disposons encore de quatre lits où peuvent être hospitalisés des patients en besoin de soins aigus, pour une courte durée. » Selon le Dr Roy, mise à part la diminution du nombre de lits, ces transformations ont eu peu d'influence sur le contenu de ses journées.

Sur le plan structurel, le CLSC Mer et Montagnes offre cinq points de services. Chacun d'eux est doté d'un service médical indépendant, où s'exerce la gestion de la pratique quotidienne, en conformité avec les besoins et les ressources des milieux respectifs. Ces comités locaux sont tous chapeautés par le CMDP, dont le Dr Roy est président depuis 1998. Il assume également la responsabilité de chef du service médical de son propre établissement.

Une pratique axée sur la communauté

Le Dr Roy est le seul médecin à ne pratiquer qu'exclusivement au CLSC. « Tous les autres sont soit des collègues de la région de Gaspé, soit des dépanneurs, qui viennent en majorité de la ville de Québec. Nous sommes bien conscients qu'il y a de plus en plus de critiques concernant le système de dépannage. La réalité étant que plus souvent qu'autrement, ces praticiens agissent à titre de pompiers, éteignant les feux, dans l'impossibilité d'assurer le suivi et les prises en charge.

« Mais ce n'est absolument pas notre cas à Murdochville. Nous avons la chance d'avoir le même groupe de dépanneurs et de médecins associés, et ce, depuis quinze ans. Ils nous reviennent, environ toutes les six semaines, et de façon régulière. Ils acceptent de participer pleinement au genre de pratique que nous avons installée ici. Ils sont attirés chez nous par la diversité et la responsabilité de la prise en charge . Les omnipraticiens ont toute la place voulue. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles je suis encore dans cette ville, avec autant de plaisir à faire mon métier.

« D'autre part, si le besoin d'une intervention plus spécialisée se fait sentir, nous pouvons toujours faire appel à nos collègues du Centre hospitalier de Gaspé ou à ceux de Sainte-Anne-des-Monts. » L e Dr Roy apprécie ce travail d'équipe. Il ajoute : « Ici, c'est un petit milieu. Ma pratique s'étend de la clinique à l'école, en passant par des visites à domicile. Le contact avec le personnel infirmier est quotidien, et nous avons établi une très belle collaboration. Les ressources en nursing, en interventions communautaires et médicales étant limitées, il faut savoir déléguer. On ne peut pas tout faire, mais il faut savoir faire de tout. »


« Quiconque s'installe en région a le devoir de participer à la vie de la communauté. Impossible de rester dans sa bulle.»
- Dr Michel Roy

Le Dr Roy est par ailleurs le médecin responsable en santé et sécurité au travail, depuis 1979, pour l'ensemble du territoire desservi par le Centre de santé des Hauts-Bois. C'est à ce titre qu'il a été approché par la compagnie Noranda, qui désirait lui confier un mandat similaire. « J'ai averti les dirigeants que, dans le cadre de mon travail, j'entendais me préoccuper des travailleurs, mais que je refusais d'assumer l'aspect administratif tel que la gestion des invalidités et des incapacités. »

Il se rappelle qu'à ses débuts, « je ne me posais pas de questions, je travaillais 80 heures par semaine. Nous n'étions que deux médecins, et pendant une période de sept à huit ans, nous nous sommes partagé les gardes aux 24 heures. L'arrivée d'effectifs nous a grandement soulagés. Je constate que, depuis, les mentalités ont changé, et c'est très bien. Les jeunes médecins ont des valeurs différentes, ils mettent plus d'accent sur la qualité de vie et le temps consacré à la famille. »

Le Dr Roy confie qu'il travaille encore un nombre respectable d'heures. « Le CLSC dessert la population locale et les gens qui habitent dans les petits villages semés le long de la côte nord de la Gaspésie, qui, historiquement, sont toujours venus consulter à Murdochville. La stabilité du personnel médical a eu pour conséquence heureuse la fidélité de la clientèle. »

Sa pratique s'est également élargie au cours des années. Il consacre maintenant la moitié de son temps à l'enseignement, tant aux stagiaires en médecine qu'aux gens du secteur préhospitalier, les premiers répondants et le personnel ambulancier. « Après plusieurs années de travail, un praticien a acquis des habiletés, et souvent aussi quelques manies. Côtoyer des étudiants est très stimulant intellectuellement, très enrichissant. Au bout de quatre années de théorie, ils sont à la fine pointe des connaissances et nous poussent à nous remettre en question. J'apprends énormément avec eux. »

Il considère que le meilleur moyen d'inciter les jeunes médecins à s'établir en région est d'avoir une excellente organisation des stages. « Proposer des incitatifs financiers ne semble pas être la solution miracle. J'essaie de transmettre à chacun des stagiaires que je rencontre ma passion pour Murdochville, pour la région entière, pour le genre de pratique qu'on y exerce. Mais c'est tout de même très difficile de trouver quelqu'un qui accepte de rester chez nous plus de trois ans. Voir un jeune revenir ici, avec sa belle énergie, son enthousiasme, me procure une joie sincère. »

Un médecin est aussi un citoyen

« Quand je suis arrivé à Murdochville, on dénombrait facilement au-delà de 5 000 habitants, dont 1 800 travaillaient pour la compagnie Noranda. Mais depuis, la population a considérablement diminué. Ce phénomène s'est amorcé en 1982, à la suite de mises à pied massives, puis s'est poursuivi en 1987, lorsque la mine a été fermée pendant près de quatre mois, après qu'un feu se soit déclaré sous terre. Maintenant, il ne reste plus que 850 résidents. »

Pour le Dr Roy, «quiconque s'installe en région a le devoir de participer à la vie de la communauté. Impossible de rester dans sa bulle. J'ai l'impression de connaître tout le monde de ma région, et j'aime le sentiment d'appartenance que cela me procure. Par contre, j'ai établi dès le départ, avec mes patients, une limite à ne pas franchir, une certaine distance à maintenir. Quand les choses sont claires dès le début, les gens acceptent et respectent les balises imposées. Je veux pouvoir aller à la pêche, y rencontrer des concitoyens et ne pas entendre parler de leurs problèmes de santé. Jusqu'à maintenant, je dois dire que les choses se déroulent très bien de ce côté. »

Il rappelle que Murdochville « est venue au monde de nulle part. À part les adolescents et les jeunes adultes, la population est composée de gens qui ont vu le jour dans les petits villages de la côte ou dans la région de la Gaspésie. Au fil des années s'est créé un climat de vie familiale, qui est probablement unique au Québec. La solidarité sociale y était parfaite, tangible; elle constituait notre particularité.

« Cette atmosphère conviviale ne s'est jamais démentie, jusqu'à ce que Noranda ferme ses installations, au printemps 2002. Pour un ensemble de raisons, dont la plupart sont économiques, la population s'est scindée en deux : ceux qui sont en faveur de la fermeture de la ville, parce que cela peut être très payant. On n'a qu'à penser à Forillon, ou Mirabel, qui ont vécu ce genre d'événement. Et il y a ceux qui expriment une volonté farouche pour qu'existe une vie après Noranda. Quant à moi, je fais partie de ce second groupe. »

Le Dr Roy note que cette division a eu un impact sur le tissu social. « Il y a là une fissure et des déchirements humains qui prendront des années à guérir. On a assisté à des comportements chargés de haine, d'agressivité et même de malice. Nous n'avions pas connu ces phénomènes auparavant, jamais. »

C'est pourquoi il a décidé de consacrer du temps et de l'énergie au comité local de la Fondation Rues Principales. Cette dernière est un organisme à but non lucratif offrant des services reliés à la relance économique et à la revitalisation des municipalités et des régions rurales. « Murdochville a vécu à la remorque d'une grosse compagnie qui prenait soin de tout, qui agissait en "bon citoyen". Cela a eu comme conséquence que la population a oublié, en quelque sorte, l'ensemble des qualités environnementales propres à sa ville. »

Le comité dont fait partie le DrRoy a une double vocation. D'une part, il vise à recréer un tissu social acceptable et, d'autre part, un climat de confiance propice aux nouveaux investissements. « C'est une lourde tâche que d'amener les gens à consentir de grands efforts dans le but d'attirer les entreprises ici, parce que ni les élus municipaux, ni la population en général n'en ont senti le besoin au cours des 50 dernières années. Cela ne fait pas partie de nos réflexes. »

Le comité entend donc cibler des activités sociales et sportives qui ont été par le passé des éléments rassembleurs. « Nous avons choisi de soutenir le conseil d'administration de l'équipe locale de hockey mineur dans son projet de faire revivre les Anodes des Vallées. Nous avons réussi, dans une certaine mesure, à redonner aux citoyens de notre ville un peu de l'engouement commun qu'ils ont connu pour ce sport. »

Le Dr Roy ajoute qu'actuellement, les démarches pour concrétiser la relance de Murdochville se font sur deux plans. D'abord, on invite les investisseurs et les PME à venir créer de l'emploi afin de favoriser une stabilité à long terme. « Lorsqu'une ville dépend d'une industrie unique, le climat de bienêtre généré par cette situation étouffe la créativité et le besoin de diversification. En cas de coup dur, la population n'a pas d'alternatives économiques.

« Ensuite, il nous faut promouvoir les infrastructures sportives et récréotouristiques de Murdochville, qui sont à mon avis comparables à celles d'une ville dont la population atteint 20 000 âmes. » Nichée entre le Parc national de la Gaspésie et celui de Forillon, « Murdochville a su combler mon appétit de nature et de grand air. C'est le hasard qui m'a conduit ici, mais si je devais choisir... » De toutes ses forces, c'est à Murdochville qu'il voudrait vivre. ]


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