Le Dr Alfred Arcand
Parution: février 2004

Un francophone chez les Américains
Par Sylvie Poulin


Au début du siècle, le grandpère du Dr Alfred Arcand quitte son petit village de Saint- Casimir, dans le comté de Portneuf, pour se rendre travailler dans les usines du Rhode Island. Il s'y installe pour de bon, et y fonde sa propre famille. Fier de ses racines, il décide que c'est en français que seront élevés ses enfants.

Son petit-fils Alfred naîtra à Coventry en 1935. Devenu médecin de famille, lui-même père de six enfants, le Dr Arcand poursuit la tradition et conserve l'usage de la langue française à la maison. Mais mises à part les discussions familiales, tout le reste se passe en anglais. Membre de l'AMLFC depuis plus de quarante ans, il avoue que sa seule « lecture en français est celle du Bulletin de l'Association ».


Le Dr Alfred Arcand

À quelques années de sa retraite, le Dr Arcand est un homme heureux de sa vie. C'est avec sérénité qu'il regarde derrière lui, qu'il évalue les accomplissements de sa pratique professionnelle. Et il envisage de la même façon les années à venir. Il a, avec raison, le sentiment du devoir accompli.

La langue de chez nous

« Quand j'étais à la petite école, on nous enseignait en français le matin, et en anglais l'après-midi. Il y avait beaucoup de francophones autour de moi. Même aujourd'hui, à West Warwick, où se trouve mon cabinet privé, j'estime que presque la moitié de la population parle le français. Bien sûr, la ville est devenue plus cosmopolite; on y côtoie des gens de toutes races et provenances. »

Après une formation secondaire à l'école Our Lady of Providence Seminary, le jeune homme opte pour des études au Nouveau- Brunswick. « Je venais de terminer mes études au petit séminaire (ou du moins l'équivalent), et je n'étais pas décidé quant à l'endroit où je pourrais poursuivre celles-ci. Mais une chose était certaine, il me fallait finir mon cours classique. L'un de mes amis, dont le père était originaire du Nouveau-Brunswick, retournait au Canada pour terminer sa formation. Il m'a alors encouragé à le suivre à la St. Joseph's University. »

C'est au cours de cette période que le jeune Arcand entame une réflexion approfondie quant à son avenir. Il avoue que la prêtrise l'attirait énormément. Il décide toutefois de se tourner vers la médecine, « pour venir en aide à mon prochain ». Il se dirige donc vers la ville de Québec pour entreprendre ses études à l'Université Laval. C'est aussi dans cette ville qu'il fait son internat, plus précisément à l'hôpital Saint-François d'Assise. Mais surtout, c'est à Québec qu'il rencontre une jeune diététiste, la femme qui deviendra sa compagne de vie.

Service oblige

Diplômé de l'Université Laval en 1961, le Dr Arcand retourne aux États-Unis. D'une part, il ne veut pas laisser sa mère seule plus longtemps (elle est maintenant veuve). Et puis, il doit effectuer son service militaire, obligatoire - comme on le sait - du côté américain. « Cependant, dû à une pénurie de médecins, l'administration américaine avait mis en place le Barry Program, selon lequel nous n'étions pas obligés de nous enrôler tant que nous n'avions pas terminé nos études. Cette mesure touchait particulièrement les futurs médecins. »

Le Dr Arcand est envoyé d'abord en Louisiane, pour une période d'environ quinze mois. Il se retrouve sur la base militaire de Fort Polk. Pour lui, pas d'entraînement au combat... que la médecine. Sa clientèle se compose alors de jeunes hommes plutôt en santé; sa pratique ressemble tout à fait à la médecine sportive. Foulures, entorses et petites maladies sont le lot quotidien des soldats qui le consultent.

Après la Louisiane, le Dr Arcand est affecté à une unité dont la destination est le Vietnam. Il a le grade de General Medical Officer. Il affirme qu'il est facile pour lui de garder un bon souvenir des sept à huit mois passés là-bas. « Nous étions les premiers Américains que les Vietnamiens voyaient, et la guerre n'en était qu'à ses débuts. Nous étions très bien traités et fort bien accueillis par la population. » Durant cette période, les militaires en provenance des États-Unis n'étaient pas encore pleinement engagés dans le conflit. L'armée américaine assurait plutôt un rôle de conseiller auprès des Vietnamiens.

Le Dr Arcand raconte qu'il avait pour mission de suivre l'armée de terre vietnamienne, de village en village, et de soigner la population locale après son passage. « Vous vous imaginez bien qu'il y avait très peu de médecins exerçant dans les campagnes... » Les blessés graves étant évacués vers les hôpitaux urbains, le Dr Arcand a surtout pratiqué la médecine familiale auprès des Vietnamiens qu'il a rencontrés. « Je jouais aussi un rôle de médecin-conseil auprès des médecins locaux. »

Sa clientèle vieillit avec lui

De retour chez lui, en 1963, le Dr Arcand commence une nouvelle vie. Il se marie et débute sa pratique privée. Il ouvre un cabinet à West Warwick, qui sera rattaché au Kent County Memorial Hospital. Cet hôpital compte alors quelque 300 lits. « Aujourd'hui, il y a beaucoup moins de lits disponibles au Kent County. Comme partout ailleurs, on a dû faire face à des coupures. »

En 1973, il acquiert sa spécialité en médecine de famille. « Je n'ai jamais fait de résidence en médecine familiale, ni au Québec, ni ici. Cependant, il existe aux États- Unis une association appelée American Academy of Family Physicians. Dans mon temps, il fallait en être membre pendant six ans. C'est ce que j'ai fait, puis je me suis présenté aux examens et j'ai été reçu. Dans mon quotidien, rien n'a changé. Je suis simplement passé du titre d'omnipraticien à celui de médecin de famille. »

Il récidive en 1974, et fait un fellowship à l'American Board of Family Practitioners. « Il s'agit encore là d'un titre plutôt honorifique. Cela n'implique ni études supplémentaires, ni recherche fondamentale ou clinique. » Le Dr Arcand ajoute ensuite une autre corde à son arc, en 1998, avec l'obtention d'un certificat en médecine gériatrique.

« Au début, ma clientèle était jeune. Je faisais de tout, autant d'obstétrique que de pédiatrie, et j'assistais mes collègues chirurgiens. Mais maintenant, la très grande majorité de mes patients sont des adultes, des gens qui ont vieilli avec moi. On parle davantage d'une pratique en gériatrie. Cela ne veut pas dire que je ne reçois plus d'enfants en consultation, mais disons que c'est beaucoup moins fréquent. »

Le Dr Arcand reconnaît que, de sa vie de travail, il a surtout aimé la pédiatrie, parce que « de façon générale, il y a une fin heureuse. Alors qu'en gériatrie, malgré que l'on puisse soulager des maux - et ce n'est pas rien -, il n'en demeure pas moins que cela suppose une fin moins heureuse : la mort. C'est peut-être ce qu'il y a de pire pour moi dans l'exercice de ma profession. »

Ses enfants, sa fierté

Actuellement, la clinique privée du Dr Arcand occupe à temps plein deux médecins et un adjoint médical. Ce dernier est un infirmier spécialisé qui peut traiter les patients et poser des actes médicaux. Quant à l'omnipraticienne avec qui le Dr Arcand partage la clientèle du cabinet, il s'agit de sa fille.

De son mariage sont nés six enfants, dont quatre sont actuellement médecins. De ses trois fils, l'un est orthopédiste, l'autre chirurgien général et le troisième, dentiste. Ses filles, elles, sont devenues chimiste, omnipraticienne et orthopédiste. « Je suis très content et très fier d'eux tous. » Il apprécie surtout le fait que chacun d'eux ait choisi une voie qui n'est plus toujours à la mode : consacrer sa vie à aider les autres.

À la clinique, le travail ne manque pas. Le Dr Arcand estime que sa pratique est plutôt exigeante. En effet, quatre soirs par semaine, il travaille jusqu'à 23 h. « Ça fait de longues journées. Heureusement, les jeudis et vendredis, je suis chez moi vers 19 h. » Il souligne encore une fois que, comme partout ailleurs, il y a pénurie de médecins.

De plus, il continue de faire des gardes à l'hôpital. « On a un groupe très actif de huit médecins, et nous nous répartissons les fins de semaine. Cela nous permet de respirer un peu. En ce qui concerne les jours ouvrables, nous sommes cinq omnipraticiens qui offrons un soir par semaine au Kent County Memorial Hospital. Ici, c'est une petite ville, et tout le monde doit participer. Il est hors de question pour nous de laisser nos patients hospitalisés sans un suivi adéquat sur place. »

Le Dr Arcand explique qu'il aimerait bien recruter un autre médecin pour sa clinique. Mais ce n'est pas facile, compte tenu du fait que « la rémunération est moins importante au Rhode Island que dans d'autres États. Nous sommes payés à l'acte. Ici, c'est le système de santé national, qu'on appelle Medicare, qui a établi un barème de paiement. C'est sur la base de cette liste d'actes médicaux que sont déterminés nos honoraires. »

Il en va de même des compagnies d'assurances américaines, qui précisent pour leurs clients la valeur monétaire des soins prodigués. Mais il ajoute que pour sa part, la majorité de ses patients sont couverts par Medicare.

Le Dr Arcand a également assumé des fonctions administratives au sein du Kent County Memorial Hospital. Il a été directeur du département de médecine familiale, puis on l'a nommé président du personnel médical. Depuis le début du millénaire, il exerce la fonction de Chief of staff, c'est-àdire qu'il sert de liaison entre l'administration et les médecins. « J'aime bien ce travail. Bien sûr, il y a parfois des conflits, et je crois qu'il y en aura toujours. Fort heureusement, je réussis à calmer le jeu à tous les coups et de voir à ce que les parties se parlent et en arrivent à s'entendre. »

Des systèmes à la hauteur?

N'ayant jamais pratiqué au Québec, le Dr Arcand est très prudent quand vient le temps de comparer les systèmes de santé canadien et américain. « L'un de mes fils, celui qui est orthopédiste, a pratiqué au Québec. Je me rappelle très bien l'avoir entendu se plaindre du peu de temps disponible pour opérer. Quand les salles d'opération ferment en fin d'aprèsmidi, ce n'est pas l'idéal. »

Il ajoute que dans notre système de santé, « les gens semblent devoir attendre très longtemps avant d'être opérés. Je ne parle pas ici des interventions urgentes, mais de celles qui sont nécessaires pourtant. » Une situation déplorable, évidemment...

De chasse et de pêche

Le Dr Arcand évalue qu'il en a encore pour deux ou trois ans à travailler. D'ici sa retraite, bien méritée, il aimerait voir un omnipraticien se joindre à la clinique. « Ces quelques années vont permettre à ma fille de consolider et d'augmenter sa clientèle. D'autre part, l'embauche d'un autre médecin me permettrait de ralentir quelque peu le rythme. Je veux pouvoir prendre davantage de temps pour moi. »

Des copains lui ont fait connaître Terre-Neuve, où il va chasser et pêcher. Il apprécie tout particulièrement la chasse à l'orignal. Et il compte bien profiter de sa retraite pour venir au Canada plus souvent. « Depuis longtemps, on va au Québec deux fois par année, pour voir la parenté. J'espère avoir le plaisir d'augmenter le nombre de mes voyages au Canada quand j'aurai laissé ma pratique. » ]


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