Le Dr André Moreau
Parution: septembre 2004
Une aventure toujours renouvelée...
Par Sylvie Poulin

...C'est ainsi que le Dr André Moreau, omnipraticien depuis plus de vingt ans à la Clinique médico-familiale d'Aylmer, dont il est le fondateur, décrit sa profession. Déjà, au cours de ses études qu'il terminera « avec honneurs » au Collège Saint-Alexandre, il avait conclu avec ses amis que la médecine est la combinaison parfaite de science, de contacts humains et de variété.

Il s'engage donc dans une formation à l'Université d'Ottawa. « Ne maîtrisant pas l'anglais, j'ai trouvé les deux premières années très difficiles. Heureusement, nous étions une dizaine de francophones dans la classe, et nous nous sommes regroupés afin de nous soutenir les uns les autres. Il s'est développé une très bonne chimie entre nous; cela m'a beaucoup aidé. De solides amitiés, qui perdurent encore aujourd'hui, se sont épanouies durant cette période de ma vie. »


Le Dr André Moreau

Malgré l'obtention de son permis de pratique en Ontario, le Dr Moreau revient s'installer en Outaouais. « Avec la clientèle anglophone, le contact reste toujours à établir. Tandis qu'avec les francophones, la similitude des mentalités crée d'emblée un lien. » Il ajoute que ses patients sont presque tous de langue française. « La rencontre est évidemment plus facile pour eux et pour moi, surtout lorsqu'il est question de sentiments, d'émotions, de perceptions. »

Accueillir l'inattendu

« Le contact humain est un moteur dans ma vie. J'apprécie aussi énormément la variété dans ma pratique, la possibilité d'accumuler des connaissances dans plusieurs domaines. Il est très stimulant de passer d'un monde à l'autre, d'une pathologie à une autre, d'une personne à une autre. Encore maintenant, je trouve fascinant de traiter à la fois des enfants, des adultes et des personnes âgées. Et j'attache beaucoup d'importance à la relation qui se crée avec mes patients et leur famille. »

Le Dr Moreau a toujours exercé en cabinet privé et en milieu hospitalier. Actuellement, il travaille une semaine à l'hôpital contre trois au bureau. Sa clinique compte cinq médecins. De ce nombre, seulement deux acceptent de faire de l'hospitalisation, dont lui-même. « Aylmer a une population d'environ 35 000 habitants. Bien que nous nous soyons associés avec deux confrères de Hull pour répondre à la demande en milieu hospitalier, la tâche demeure très lourde pour nous quatre. »

Il ajoute que la région souffre d'une pénurie aiguë de personnel médical. « Il y a deux raisons majeures à cette situation. D'abord, nous sommes considérés par les grands centres - Montréal et Québec - comme une région éloignée. Ensuite, les médecins d'Ottawa refusent de venir travailler ici. On pourrait penser que la différence de rémunération y est pour quelque chose. Mais de nos jours, cet argument ne tient plus. Nous devons donc faire face à la cadence infernale d'un cercle vicieux : moins il y a de médecins, plus ils travaillent fort, et moins les jeunes diplômés sont intéressés à venir s'installer à Aylmer et à prêter main-forte. »

Le Dr Moreau et ses collègues de la clinique offrent divers services à plus de 15 000 patients. Il y a bien sûr les périodes de « sans rendez-vous ». Les visites à domicile font également partie de son quotidien. « Je vois alors principalement des gens âgés. J'aime beaucoup cet aspect de ma pratique, pour la variété, bien sûr, mais surtout parce que je trouve cela très valorisant. L'approche de mes patients se fait dans leur milieu, quand ils sont au naturel. Leur accueil chaleureux, leur sourire, leur gratitude sont des éléments importants qui me nourrissent. »

Compte tenu de la carence en effectifs qui sévit dans cette région, c'est aussi à la clinique que les traumas mineurs, incluant les lacérations, sont traités. Le Dr Moreau fait également du suivi de grossesse. Cependant, pour ce qui est des accouchements, il n'en a pratiqués qu'en début de carrière. « J'en faisais peu, à peine plus de 25 par année. C'était durant la période où les gynécologues étaient très à la mode... Avec pour résultat que ce n'était pas suffisant pour me sentir pleinement à l'aise dans cette pratique. Pourtant, j'aimais beaucoup le contact avec les futures mères. Mais, après quelques années, et avec de jeunes enfants à la maison, j'ai décidé de laisser ce soin à d'autres. Aujourd'hui, en Outaouais, les femmes sont de nouveau en relation avec leur médecin de famille pour ce qui touche au suivi de leur grossesse, car il n'y a pas suffisamment de spécialistes disponibles. »

Aborder l'insolite

Médecin responsable au monastère des Servantes de Jésus-Marie, à Hull, le Dr Moreau nous dit : « C'est une aventure chaque fois! »

Informé par l'une de ses patientes que les soeurs, cloîtrées, cherchaient un nouveau médecin, le Dr Moreau s'était présenté à la grille du couvent. « Au début, je voulais simplement m'ouvrir à de nouveaux horizons, et je croyais, modestie mise à part, que je leur rendrais un grand service. Mais dès la première rencontre, je me suis vite rendu compte qu'elles savaient très bien se débrouiller.

« Après avoir parlé à une religieuse, derrière un grillage, je me suis dirigé vers l'infirmerie du monastère. Dans la pièce, toujours un grillage, et des questions qui fusent de toutes parts. Qui je suis, ce que je veux, comment je procède, mes impressions sur la vie; bref, je me suis fait cuisiner pendant près d'une heure et demie! »

Ces patientes, toutes très âgées, ne sont pas sorties du monastère depuis plus de cinquante ans. « Une fois, au cours d'une visite, j'ai raconté à l'une d'elles que j'avais un chien, et j'ai ajouté que j'aimerais bien l'emmener, si ça pouvait leur faire plaisir. Le jour dit, je me suis rendu à l'infirmerie. Il y avait là toutes les religieuses, assises comme dans l'attente d'un spectacle. Imaginez! Plus d'un demi-siècle sans avoir vu ou touché un chien! Devant la réaction particulièrement intense de l'une d'entre elles, j'ai réalisé à quel point cet environnement constituait un autre monde. »

Le Dr Moreau explique que cet univers si distinctif exige d'adopter une approche... originale. « Par exemple, les soeurs subliment la mort; elles n'en ont pas peur. Au contraire, il s'agit pour elles d'une délivrance. Quand je me rends constater un décès au monastère, je les y retrouve joyeuses, d'une certaine façon, parce que la défunte a enfin rejoint Dieu, après quelquefois 70 années d'attente. »

Le besoin de renouveau

La pratique hospitalière du Dr Moreau est désirée et appréciée. « C'est très important pour moi, à tel point que j'entends quitter mon bureau en 2005 pour ne faire que cela. La médecine de famille en cabinet ne représente plus un défi, je me sens un peu blasé. Après 25 années, je suis saturé de recevoir en consultation des gens qui se présentent, souvent, pour des bagatelles. Je sais que c'est important pour eux, mais cette dynamique de médecine de la bonne santé m'agace sérieusement.

« À l'hôpital, les gens sont vraiment malades. Nous pourrions doubler le nombre de médecins, et il y aurait encore suffisamment à faire pour chacun. De plus, pratiquer exclusivement en milieu hospitalier offre le double avantage d'être en contact permanent avec les spécialistes, et, par voie de conséquence, de mener à bien sa propre formation médicale continue. C'est à l'Hôpital de Hull et au Centre hospitalier des Vallées de l'Outaouais que je vais consacrer mes énergies. Je n'ai pas peur de m'essouffler. J'envisage au contraire un regain d'intérêt pour ma profession.

« D'ici là, je compte utiliser le temps qui reste pour préparer ma clientèle, qui devra se trouver un nouveau médecin de famille. Malheureusement, il n'y a pas un seul omnipraticien en Outaouais qui accepte de prendre de nouveaux patients. C'est assez dramatique. J'ai parfois l'impression de les abandonner. D'autre part, je dois aussi voir aux engagements que j'ai pris envers mes confrères de la clinique. Il m'est impensable de les larguer avec un lourd fardeau financier.

« Dans notre région, les besoins en pratique hospitalière sont criants. À Hull et à Aylmer, il y a 104 médecins de famille, dont 5 seulement font de l'hospitalisation. C'est carrément insensé. En janvier 2000, il était devenu presque impossible d'accomplir notre travail. Nous avons organisé une rencontre avec les médias dans le but de faire connaître la situation, mais aussi pour demander de l'aide. Cet appel au secours est resté lettre morte. Nous n'avons pas été entendus.

« Nous avons blâmé les jeunes médecins, c'est vrai. Ils sont rebutés par la lourdeur des cas, par le manque de spécialistes. Ici, on ne trouve qu'un pneumologue pour couvrir l'ensemble du territoire de l'Outaouais. Nous avons le concours d'un seul oncologue pour un établissement de 225 lits. Et que dire de l'unique interniste, alors que nous offrons des services en spécialités de pointe? »

La pratique hospitalière est passionnante et nourrissante. Les besoins, immenses. Le Dr Moreau a offert son temps au Centre hospitalier régional de l'Outaouais (CHRO), en cumulant des tâches administratives au fil des années. Il a été, tour à tour, chef du département de médecine générale, membre puis président du comité d'éducation médicale continue, puis du comité de qualité de l'acte médical, de même que conseiller au comité exécutif du CMDP du CHRO.

En plus d'avoir été personneressource au pavillon Jellinek à Hull, où sont traitées les personnes alcooliques et toxicomanes, le Dr Moreau est encore aujourd'hui l'un des quatre médecins coordonnateurs du CHRO. « On pourrait croire qu'avec mon expérience, et à mon âge, j'aurais davantage privilégié un ralentissement de mes activités. Pas du tout. Je ne cherche pas à gagner du temps, mais à l'utiliser différemment. »

Oser l'imprévu

Le Dr Moreau agit également à titre de médecin dépanneur dans les régions éloignées. « C'est comme une drogue pour moi. J'adore rencontrer les gens, les aider. Cela me permet de découvrir des coins de pays, de nouveaux accents, des façons différentes de vivre. Je n'abandonnerai pas ce type de pratique, et si possible, j'entends en faire encore plus. D'ici deux ans, quand mon projet aura vu le jour, j'estime pouvoir y consacrer une semaine par mois, alors que j'en accorderai trois à l'hôpital. »

Ces dépannages le conduisent dans des endroits reculés, mais exceptionnels, et le placent parfois dans des situations où l'aventure est au rendez-vous. Loin de le rebuter, ces aléas le stimulent, l'électrisent. « La vraie liberté, c'est avant tout le pouvoir de se donner le choix entre arrêter ou continuer. En ce qui me concerne, la décision est claire.

« Depuis plus de dix ans, j'ai repris ma condition physique e n main par un entraînement quotidien. Je pratique plusieurs sports. Je ne le fais pas uniquement pour le corps, mais pour l'esprit aussi. Je suis content du chemin parcouru, et il m'en reste encore à faire. Je me sens prêt. » ]


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