| Le Dr William J. Barakett |
Parution: février 2005
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| Changer des vies | |
| Par Sylvie Poulin | |
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«Étudiant de quatrième année, j’ai effectué un stage d’une journée auprès d’un médecin qui a par la suite été mon collègue pendant vingt-cinq ans. J’ai compris, à le suivre ce jour-là, que sa pratique correspondait à ce que j’avais toujours voulu faire. Ma vocation réelle et profonde est d’être près des gens, de les aider à naviguer dans la vie. » Le Dr William J. Barakett, omnipraticien de formation, exprime ainsi toute la passion qui l’anime encore aujourd’hui, après plus de trente ans d’exercice dans la région de Knowlton. Né à Trois-Rivières de parents libanais, le Dr Barakett a effectué sa scolarité en anglais. Il a cependant appris le français au contact d’amis et de camarades au sein des divers comités auxquels il a participé. « Notre rôle n’est pas seulement de guérir, mais de suivre et de guider les gens dans le système. Je prends à coeur chacun de mes patients. » Cette façon d’aborder son travail lui a valu récemment d’être fait membre de l’Ordre du Canada, à l’instigation d’un homme dont la gratitude à son endroit dépassait le stade du simple « merci, docteur ». « Pourtant, en soignant son épouse à domicile pendant près de deux ans, je n’ai fait que mon travail. » Mais la famille a jugé que le Dr Barakett méritait amplement que soient officiellement reconnus son humanisme, sa compassion et son engagement social. |
![]() Le Dr William J. Barakett |
Très actif au sein de la FMOQ, et ce, pendant plus de quinze ans, le Dr Barakett s’est souvent penché sur le problème de la conciliation entre les objectifs des médecins, normatifs et financiers, et le service adéquat à la population. « On n’y arrive pas, pour plusieurs raisons : erreurs commises par la bureaucratie, entêtement de certains médecins, lacunes dans la formation des étudiants, à qui l’on néglige d’enseigner la responsabilité sociale. Mais je suis tout de même optimiste, car on remarque que les médecins sont maintenant bien situés dans tout le réseau, ils sont partout dans l’appareil organisationnel.
« En 1997, ce n’est pas de gaieté de coeur que nous avons vu plusieurs confrères prendre leur retraite. J’ai affirmé à répétition que nous allions le regretter puisque nous allions perdre les médecins aînés, les plus expérimentés, ceux qui sont en pleine maturité décisionnelle. Parce que pour être un bon docteur, il ne s’agit pas simplement d’être bien informé. Il est essentiel de posséder un jugement sûr. Et pour cela, il faut s’être exposé à toutes sortes de situations, avoir côtoyé des médecins chevronnés. »
Une maladie comme une autre
Le Dr Barakett a acquis au fil des années une grande expertise auprès des toxicomanes, qui constituent environ 20 % de sa clientèle. « Beaucoup de médecins ont des préjugés tenaces dans ce domaine. Malgré les connaissances scientifiques à l’effet que les toxicomanes sont génétiquement prédisposés à développer leur assuétude, plusieurs perçoivent encore cette maladie comme n’en étant pas une. Il reste bien du chemin à faire de ce côté-là. »
Il explique que l’approche de ce type de patients est différente du fait qu’ils ont toujours peur, comme leur médecin, d’une rechute provoquée par une nouvelle prescription. « Il faut faire une distinction entre la consommation, l’abus et la toxicomanie. Par exemple, un individu peut avoir besoin d’une médication importante pour contrer les effets d’une douleur chronique. S’il prend de la morphine de façon régulière, mais sous contrôle médical et selon une dose adéquate, on peut dire qu’il est dépendant de la morphine pour mener une vie active et de qualité. Mais est-il toxicomane pour autant?
« Cependant, s’il fait partie des 2 à 4 % de gens génétiquement perturbés par l’absorption d’un narcotique, on constatera un changement dans la pensée, dans le jugement. On notera chez lui un désir de consommer davantage, malgré les effets néfastes sur son comportement. Ces changements cognitifs empêchent le patient de faire les bons choix pour lui-même, transforment son besoin en obsession de consommer, au point où il ne contrôle plus la quantité tellement son manque est criant. Ça, c’est la toxicomanie. Et si le pourcentage de la population qui en est affecté est faible, les dégâts, eux, sont énormes.
« Des mécanismes neurochimiques ont été identifiés pour la plupart des toxicomanies. Mais c’est davantage la combinaison de plusieurs gènes qui détermine le niveau de dépendance développé par une personne. De plus, le produit utilisé a sa propre histoire. Ainsi, pour ce qui est de l’alcool, ce sont 10 % des gens qui boivent de façon alcoolique. Tandis que dans le cas de la marijuana, ce sont 20 % des gens qui en consomment de manière maladive. Et on ne parle pas des jeunes...
« La marijuana provoque chez eux une distance avec la réalité. Elle nuit à la mémoire récente et à l’acquisition de nouvelles connaissances, de même qu’au développement des habiletés de communication. On constate aussi un arrêt de la maturation psychologique. Ils deviennent fermés au monde et incapables de faire face aux facteurs stressants de la vie. Cette substance est assurément la plus sournoise. Déjà, à 12 ans, certains jeunes en consomment.
« Au Québec, le taux de décrochage scolaire chez les garçons frôle les 45 %. Mais personne ne semble réaliser qu’il y a un lien direct entre ce phénomène et la consommation de la marijuana. Je vois en consultation beaucoup de jeunes qui me sont envoyés par le système scolaire. Pourtant, on constate que les intervenants sont silencieux au sujet de cette hécatombe, car au fond, “il ne s’agit que de marijuana”.
« Notre société est d’ailleurs d’ores et déjà en train d’en payer le prix. En effet, le taux de suicide chez nos adolescents est le plus élevé du monde occidental, tout comme celui du décrochage scolaire. Où s’en va-t-on? L’absence de conséquences graves pour les revendeurs de drogue est un incitatif pour les jeunes. Comment les convaincre de ne pas décrocher quand ils voient des millionnaires de 20 ans qui font rouler l’économie? »
La cocaïne constitue également un problème d’envergure. « D’abord, dit le Dr Barakett, les cas de cocaïnomanie sont très nombreux. Et surtout, la dépendance à cette drogue est la plus difficile à traiter. Pour les autres substances, il existe des médicaments facilitant le sevrage. Mais pas pour celle-là. J’en suis encore à inventer des concoctions pour aider ceux qui arrêtent à mieux gérer l’instabilité de l’humeur et cette compulsion irrésistible à consommer. Il n’y a pas d’antidote, bien qu’on connaisse la neurochimie de cette drogue mieux que celle de toutes les autres.
« Quant aux héroïnomanes, ils aboutissent inévitablement à la consommation par intraveineuse. En conséquence, près de 94 % d’entre eux contractent l’hépatite C. Il en coûte au moins 20 000 $ par année pour soigner les personnes qui en sont atteintes. C’est un véritable fléau. La société doit promouvoir le programme des aiguilles gratuites pour ces gens. Cela vous scandalise? Je vous réponds que l’hépatite C n’est pas à mettre dans la balance avec notre pudeur. Nous devons protéger du mieux possible les toxicomanes des maladies et leur offrir en même temps la possibilité de s’en sortir. »
Viser l’abstinence
« Quand un toxicomane entreprend d’arrêter de consommer, le sevrage provoque pendant plus ou moins deux semaines une perturbation de la pensée et de l’irritabilité. Après cette période, il est confronté à une réalité qui lui est tout à fait étrangère, avec laquelle il est incapable de composer.
« De prime abord, il faut viser l’abstinence totale. Si on essaie d’entreprendre une démarche en psychothérapie avant que la personne soit entièrement abstinente, cela équivaut à tourner en rond. Parce que chez le toxicomane en sevrage, il y a un dérèglement de la pensée profonde et une distorsion de la réalité. Mais après trois mois, il est surprenant de constater que les problèmes psychiques identifiés comme majeurs ont disparu. On peut alors traiter des affections comme la dépression ou les troubles de l’humeur.
« C’est pourquoi je considère les groupes d’entraide comme un outil des plus importants. Le praticien a affaire à un individu hautement instable. Il faut quelqu’un pour comprendre le patient. Et à mon avis, il n’y a pas mieux que celui qui est déjà passé par là. »
Selon le Dr Barakett, c’est dans la formule instaurée par les AA que l’on retrouve le meilleur taux de succès. « À mon avis, ce programme n’a pas d’égal. Les douze étapes proposées par cette association sont très bien conçues. » Pour sa part, le Dr Barakett propose invariablement le soutien d’un tel groupe.
« Si le patient refuse, je sais alors que le cheminement sera plus ardu. Mais souvent, il accepte la démarche sans en comprendre l’utilité. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps, environ un mois, que tout s’éclaire pour lui. Il apprend à partager et s’éveille à une certaine spiritualité. Il découvre qu’il n’est pas seul. Il accepte la nécessité d’une force qui nous est supérieure et qui dirige la nature. Surtout, il réalise qu’il y a des choses qu’il ne contrôlera jamais. Et cela est essentiel pour qu’il s’en sorte. »
Le jeu compulsif est une autre dépendance dont se préoccupe le Dr Barakett. « On peut y voir une analogie avec la toxicomanie parce que plus l’action est rapide, plus l’accoutumance est forte. Bien que nous ne connaissions pas les perturbations neurochimiques reliées à ce comportement, nous savons qu’il existe un mécanisme en jeu dans les centres du plaisir du cerveau (brain reward pathways). »
Membre de l’American Society of Addiction Medicine (ASAM) depuis 1986, le Dr Barakett déplore que peu de médecins canadiens s’intéressent à cette portion de la clientèle. « Nous devons constamment tirer nos informations scientifiques des recherches effectuées par l’ASAM. » Les étudiants en médecine ne reçoivent qu’une formation minimale en toxicomanie, dit-il. « Les deux heures de cours que je donne aux étudiants de deuxième année à l’Université McGill constituent le seul apprentissage qu’ils auront sur ce sujet durant leurs études médicales. On parle ici d’une maladie qui affecte 10 % de la population. D’un autre côté, ces mêmes étudiants connaîtront très bien tout ce qui a trait au diabète, qui ne touche que 6 % de la population. »
Docteur, j’ai mal
Le Dr Barakett a parallèlement acquis une solide expertise dans le domaine de la douleur chronique. « Il faut savoir reconnaître les différents types de douleur. Prenons, par exemple, la fibromyalgie. C’est la maladie du siècle, sans causes physiologiques apparentes. Pourtant, le patient n’invente pas la douleur, elle est bien réelle.
« Les recherches démontrent clairement qu’il y a effectivement des changements neurochimiques dans la jonction des nerfs avec la moelle épinière. La réaction émotionnelle à un choc se répercute et vient instituer dans le corps un changement neurochimique. Cela requiert une approche différente, multidimensionnelle. Le niveau de complexité de ces cas est plus élevé.

« Il n’est pas rare que lorsque les médecins ont affaire à ce genre de maladie, ils sous-évaluent la douleur provoquée ou tendent à freiner le soulagement des patients par peur de créer une dépendance. C’est la raison pour laquelle je m’attache à donner de la formation sur ce sujet à mes confrères. Je tiens à les rassurer et à les outiller pour qu’ils soient en mesure de déceler efficacement les patients chez qui une médication antidouleur peut engendrer des problèmes. »
La Fondation Butters
Pour la petite histoire, sachez que durant les années 1950, Mme Lilly Butters a hébergé des handicapés intellectuels à sa ferme. Son dévouement sans faille a conquis bon nombre de ses concitoyens. Le Dr Barakett est de ceux-là, et il consacre temps et énergie à la Fondation Butters depuis plusieurs années. « La Fondation a pour objectif de recueillir des fonds pour acheter des maisons qui serviront de résidences aux handicapés intellectuels dans la communauté. Ces acquisitions se font avec l’aide de travailleurs relevant du Centre Butters, maintenant nommé le Centre de réadaptation en déficience intellectuelle Montérégie-Est.
« Avec une quarantaine de maisons déjà, la Fondation Butters fait dorénavant face à un nouveau défi. En effet, la clientèle des personnes atteintes d’autisme est de plus en plus importante. Or, cette clientèle nécessite un hébergement particulier, où l’on retrouve davantage de surveillance. Notre mission s’est donc élargie. Un collecteur de fonds doit bien sûr être convaincant. Et croyez-moi, je le suis! Parce que je suis intimement convaincu du bien-fondé de notre mandat. »
Changer la vie
Le Dr Barakett ne compte ni son temps, ni son ardeur au travail. « On peut, par notre action, changer des vies. Je le sais, j’en ai fait l’expérience. Avec les connaissances nécessaires, avec l’attitude adéquate, nous pouvons avoir un impact significatif sur nos patients. Il ne faut pas hésiter devant les remises en question : elles sont saines.
« J’essaie constamment de transmettre ces valeurs aux jeunes médecins avec qui je suis en contact. L’un d’eux m’a dit un jour qu’après un mois passé en ma compagnie, il s’est souvenu des raisons qui l’ont amené à choisir la médecine. C’est assurément l’un des plus beaux compliments qu’il pouvait me faire. » ]
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