Le Dr Daniel Beaudry
Parution: septembre-octobre 2006

Miser sur l’éducation et l’hygiène de vie

Par Jean Michel Taub


ERRATUM
Dans la version imprimée du Bulletin de septembre-octobre a été publiée la photo du docteur Luc Laurin plutôt que celle du docteur Daniel Beaudry (que l'on voit ci-contre).

Toutes nos excuses aux personnes concernées.


Simple et clair dans ses convictions comme dans son parcours de vie, le Dr Daniel Beaudry ne mâche pas ses mots. Après ses études de médecine et ses premières années de pratique au Québec, il se rend à Moncton. En 1984. Malgré une vie de famille plus que remplie – les naissances se succèdent à un rythme soutenu –, le travail et les urgences, il trouve le temps de fonder le premier service de pneumologie à Moncton, à l’hôpital Dr-Georges-L.-Dumont.

À l’écouter, on a l’impression que les plus grands efforts ne sont que la suite logique de la poursuite régulière d’un travail. Cette persévérance qui l’honore est soutenue par la solidité des opinions qui l’animent et qu’il veut faire partager au sujet de la santé du public. Passionné par son sujet, il témoigne ici de ses agacements comme de ses espoirs.


Le Dr Daniel Beaudry

« J’ai été élevé sur une ferme, près de Saint-Marc-sur-Richelieu. J’ai commencé ma formation en médecine en 1965, à l’Université de Montréal. J’ai d’abord exercé en Abitibi. Deux ans plus tard, je suis revenu à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve- Rosemont. J’ai fait ma résidence à l’hôpital Notre-Dame, à l’Hôtel-Dieu de Montréal et à l’hôpital Sainte- Justine. Pendant cette période, j’ai été secrétaire puis président de la Fédération des médecins résidents du Québec. Après avoir travaillé à l’Université Laval et abordé la santé occupationnelle au DSC de Saint- Jérôme, je me suis établi à Moncton avec mon épouse, professeure de médecine familiale, et notre petite fille, alors âgée de 3 mois. Avec les trois autres enfants qui ont suivi et les gardes à assurer tous les quatre jours, je puis vous assurer que ces années ont passé très vite!

« C’est à ce moment-là que j’ai fondé le service de pneumologie à l’hôpital Dr-Georges-L.-Dumont. Dès que les premiers équipements sont arrivés, j’ai commencé à faire des consultations en pneumologie. Je me suis engagé sérieusement et suis devenu président du Conseil provincial du Nouveau-Brunswick sur le tabac et la santé. Il faut dire qu’à cette époque, on prêchait vraiment dans le désert. Avec un budget de 10 000 $ pour les communications, comparativement aux centaines de millions de dollars des compagnies de tabac, on faisait rire de nous…»

Le combat contre le tabac est prioritaire pour le Dr Beaudry: «Les méfaits du tabagisme sont épouvantables et coûteux. La consommation de tabac abîme le système cardiovasculaire (les complications cardiaques surviennent beaucoup plus tôt) et aggrave considérablement l’état des patients, surtout lorsque jumelée à une mauvaise alimentation et au manque d’exercice.

« L’inertie associée aux habitudes de vie est lourde et les changements tardent à être mis en vigueur. Ainsi, lorsque j’avais 16 ans, nous avions le droit de fumer. Je puis vous dire qu’au collège de Saint- Hyacinthe, au moins la moitié des étudiants fumaient. À l’université, la “mode’’ sociale n’était en rien différente. Chaque fête comportait son lot de fumeurs. Au Canada, ce n’est qu’en 1985-1990 que nous avons eu vent de la déclaration du General Surgeon aux États-Unis, qui indiquait nommément la nuisance du tabac. Cette déclaration avait été faite en 1964 ! On savait que le tabac avait un rapport avec le cancer du poumon et qu’il influait sur les maladies cardiaques. Mais c’était un peu comme pour l’alcool au volant : on ne faisait rien pour changer les comportements. » Selon le Dr Beaudry, lorsqu’un changement important survient, on peut observer deux attitudes principalement. « D’une part, il y a des gens qui optent spontanément pour l’accueil du changement en cours et la modification de leurs habitudes. D’un autre côté, il y a tous ceux et celles qui résistent au changement amorcé et qui maintiennent leur position.

« Il en va ainsi pour tout changement de nos comportements, qu’il s’agisse de l’alimentation, de la consommation de tabac, d’alcool… À prime abord, nous sommes tentés par la facilité et succombons à l’attrait de la publicité. Or, pour mettre fin à de mauvaises habitudes de vie, il faut avoir de la discipline, beaucoup de discipline. Et cela est exceptionnel dans notre société. Il faut faire des efforts pour arrêter de fumer, faire du sport, s’alimenter sainement. Il ne faut pas se leurrer : le manque d’exercice et une mauvaise alimentation sont aussi nocifs, à leur façon, que le tabagisme. Le bon côté, c’est qu’une fois que l’on a commencé à agir pour modifier un comportement, il y a de fortes chances qu’on poursuive sur cette lancée pour changer d’autres attitudes.»

Cette notion des habitudes de vie est au coeur des questions de santé : « Si j’avais pour toit une tente, pour outils une canne à pêche et un fusil, et que ma seule préoccupation était la survie des miens, il y a fort à parier que je n’aurais pas l’occasion d’acquérir de mauvaises habitudes. Je ne serais pas assis dans mon salon à regarder la télévision. Je serais obligé de bouger et je mangerais ce que je trouverais dans la nature, des aliments qui n’auraient pas subi de transformation.


« Grâce au changement des habitudes de vie, vous venez de supprimer la nécessité d’une grande partie des soins de santé. Vous avez fait l’économie de soins médicaux et prolongé la vie de ces gens.»
– Dr Daniel Beaudry  

« Considérant l’histoire de l’humanité, le changement d’environnement intervenu récemment est assez brutal, et nos instincts s’en trouvent bousculés. Pensez à la grande quantité de sucre présente dans notre nourriture: elle trompe notre goût et nos perceptions. De nos jours, nous n’avons plus besoin de chasser le lièvre; on l’achète simplement. C’est ainsi que l’on se retrouve avec de très graves problèmes d’obésité.

« L’automne dernier, j’ai participé à une émission sur la forme physique et l’alimentation. Un professeur racontait qu’il avait l’habitude de soumettre ses élèves âgés de 5 à 10 ans à un petit exercice: il leur demandait de courir pendant six minutes pour voir quelle était la plus grande distance parcourue par chacun. Eh bien, un nombre important d’enfants cessaient de courir après deux ou trois minutes, tout simplement parce qu’ils n’en pouvaient plus. C’est terrible!»

La mission des médecins devraitelle aussi en être une d’éducation? « Je ne crois pas. Acquérir une solide expertise en spécialité requiert des années de formation et de pratique. Il peut s’agir de traiter des patients aux soins intensifs lorsqu’ils sont en phase aiguë, diagnostiquer des maladies pulmonaires complexes… Pour convaincre les gens d’améliorer leur alimentation, pour les sensibiliser à l’importance de faire de l’exercice, il n’est pas nécessaire d’avoir fait son cours de médecine. N’est-ce pas une mauvaise répartition des ressources que de consacrer mon temps à transmettre ce type de message?

« Aujourd’hui, tout est politique. La politique influe sur le choix des priorités en médecine et les décisions qui en découlent. Cela a un impact direct sur la répartition des budgets. De plus, il faut développer une vision combinant les données médicales et sociales. Ainsi, on devrait s’intéresser sérieusement à l’organisation du travail puisqu’elle a des conséquences énormes sur la durée et la qualité du sommeil, sur la façon dont on s’alimente et donc, inévitablement, sur la santé des gens. «

Parmi mes patients figure une personne qui a un excès de poids et souffre d’hypertension. Elle a des enfants à la maison. Ainsi que l’exige son employeur, elle travaille douze heures d’affilée, son horaire chevauchant le jour et la nuit. Elle ne peut pas, dans une telle situation, maintenir un mode de vie hygiénique qui corresponde à ses besoins. C’est un véritable drame pour elle. Ne pouvant dormir suffisamment, elle n’a pas l’énergie nécessaire (ni le temps d’ailleurs) pour faire de l’exercice ou modifier ses habitudes alimentaires.

« Le travail de nuit est l’un des problèmes centraux des questions de santé. Le manque de sommeil entraîne la fatigue, qui conduit à la dépression. Dans cet état, les gens ne sont pas en mesure de prendre des décisions à long terme. Ils ne sont pas en pleine possession de leurs moyens. Ils sont aussi plus vulnérables aux accidents, particulièrement aux accidents de la route.

« Les médias reflètent surtout les idées reçues. C’est souvent le cas pour les questions de santé. Ceux qui “brassent la cage’’ font face à bien des résistances. La distinction entre les soins de santé et la santé elle-même n’est pas toujours bien expliquée par les journalistes. Les politiciens et les hauts fonctionnaires la saisissent bien, mais pas nécessairement les journalistes. En fait, les soins de santé sont l’affaire des médecins. Mais la santé, c’est l’affaire de tout le monde!

« Supposons que vous connaissiez 1 000 personnes inscrites à un programme de changement culturel volontaire. Que grâce à ce programme, elles apprennent à s’alimenter sainement et à préparer leurs repas différemment, qu’elles fassent de l’exercice régulièrement et prennent de bonnes habitudes de sommeil. Imaginons encore que ces mêmes personnes arrivent à atteindre un état émotionnel qui les mette à l’abri des sources d’anxiété telles que les conflits familiaux. Imaginons enfin que ces gens-là fassent une crise cardiaque à 80 ans plutôt qu’à 65 ans, que le cancer ne les touche qu’à 85 ans au lieu de les terrasser dans la soixantaine... C’est un résultat efficace.

« Grâce au changement des habitudes de vie, vous venez de supprimer la nécessité d’une grande partie des soins de santé. Vous avez fait l’économie de soins médicaux et prolongé la vie de ces gens. Par contre, ces mêmes gens seront peut-être horrifiés que l’on ne fasse rien pour eux s’ils viennent à faire un infarctus à 80 ans… Ils ne comprendront pas pourquoi, à ce moment-là, vous choisirez de ne pas investir les milliers de dollars requis (par individu) pour traiter toutes les maladies et les complications qui surviennent à ces âges avancés.»

Le Dr Beaudry évolue maintenant vers une vision plus globale de ces questions. Il considère que « l’homme d’aujourd’hui a des attentes contradictoires: d’une part, il veut une médecine qui ait une fonction de dépannage afin de réparer le véhicule endommagé (souvent par négligence). En même temps, il voudrait ne pas avoir à réparer ledit véhicule. Il ne souhaite pas s’occuper de l’entretien du véhicule.

« Il est urgent d’insister auprès de la population sur la nécessité de modifier nos comportements et d’éduquer les enfants en milieu scolaire au sujet des paramètres de la santé. On investit des millions de dollars pour former un citoyen en tant que futur professionnel. Mais lorsque vient le temps de “former’’ les gens à prendre leur santé en main, plus un sou n’est disponible. Si on image cela, on pourrait dire que l’on forme les machines sans investir dans un programme d’entretien. Rares sont les entreprises conscientes de cet aspect des choses. Cela n’enlève aucunement la responsabilité individuelle. Les gens veulent garder le contrôle de leur vie; malheureusement, c’est souvent synonyme de maintenir leurs mauvaises habitudes.

« Bien sûr, d’autres facteurs doivent être pris en considération dans cette difficulté à changer. Lorsque l’on habite une petite ville, par exemple, on se sent généralement davantage en sécurité, mais on est aussi souvent plus conservateur, plus attaché à ses habitudes (le Nouveau-Brunswick détient le pourcentage d’obésité le plus élevé au Canada). Il y a également la déresponsabilisation de la médecine, qui a conduit à des événements comme ceux de Shawinigan. Par le passé, il était impensable de fermer une urgence! Il y a donc nécessité d’un changement au sein de la population et d’une remise en question quant à l’esprit qui préside aux soins de santé. » ]


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