DEUX DÉCENNIES À L’AMLFC

Parution: janvier-février 2007

Hommage à André de Sève

Par Claudine Auger


Le 3 novembre dernier, André de Sève quittait l'Association des médecins de langue française du Canada, après avoir occupé le poste de directeur général pendant plus de 21 ans. Parcours d'un homme de valeur.

Tombé dedans quand il était petit

Le père d'André de Sève était médecin. Son oncle, pharmacien. Et plusieurs des cousins de la famille, également médecins. Le milieu médical, André de Sève a baigné dedans. Il en a été inéluctablement imbibé. Petit, il répondait à la porte, accueillait les patients. Plus vieux, il accompagnait son père en voiture lors de ses visites à domicile ou sur les lieux d'accidents. S'il n'a pas senti l'appel de cette vocation, la médecine l'a rattrapé au détour, à sa façon.

Montréalais d'origine, André de Sève a fréquenté l'école primaire du Collège Notre-Dame, poursuivant ses études secondaires au Collège Sainte-Marie, où il avait entrepris son cours classique. Mais certaines méthodes de discipline des pères jésuites enseignants éveillaient en lui un profond sentiment d'injustice. Rebelle, convaincu qu'on pouvait être éduqué autrement, il a quitté le Collège avec la permission paternelle. Avec ses quelques économies et toute la ferveur de l'adolescence, le jeune André est parti à l'aventure, seul, découvrir ce qui se passait ailleurs, outre-mer.


M. André de Sève

Suivre sa voix

À son retour au pays, André de Sève a à peine vingt ans. Il fait du remplacement comme annonceur à la télévision, à Cornwall, en Ontario. Le jeune homme a toujours porté un intérêt vif à l'expression, au langage et aux communications. Au collège, il a fait du théâtre. À la maison, ses parents se faisaient un devoir d'insister sur la qualité de la langue française.

Quelque temps plus tard, il décroche un poste permanent à la radio et à la télévision, à Sherbrooke, par l'entremise de Miville Couture, le grand manitou des annonceurs de l'époque. André de Sève y restera pendant 18 ans. Ses fonctions ne se limitent pas à être annonceur et lecteur de nouvelles à la télévision et à la radio. Il s'implique dans toutes les activités de la station. «Ce fut une expérience enrichissante qui exigeait une grande part d'initiative et de débrouillardise», précise-t-il.

Curieux et à l'écoute des besoins du public, il a l'idée de développer un réseau d'information locale, une pratique encore peu courante à ce moment. Après un certain temps, il réussit à convaincre son patron, réticent à cette nouvelle idée. Pourtant, la vision du jeune directeur de l'information était juste. C'est à lui qu'est confiée la mise sur pied d'une salle de nouvelles et d'une équipe de correspondants partout à travers la province. Le projet s'avérera un réel succès.

En 1978, il quitte Sherbrooke et emménage à Québec, avec sa famille. Après avoir été directeur de l'information à Télé-Capitale, il sera promu adjoint au vice-présidentdirecteur général. Il devient alors responsable de plusieurs dossiers importants, dont ceux du CRTC, de la francisation sur le plan technique dans toutes les stations de Télé-Capitale et de nombreuses négociations.

Après 27 ans dans l'univers des médias, à la suite de nombreuses coupures, André de Sève se voit forcé, avec plusieurs de ses confrères cadres, de quitter son emploi. Le destin lui propose un grand tournant.

Passer par là au bon moment

À peine quelques semaines avant, André de Sève avait repris contact avec un collègue journaliste, Jacques Lafontaine. Lors de ce souper de retrouvailles, ils avaient discuté des transactions majeures qui se tramaient à Télé-Capitale, l'adjoint au vice-président-directeur général évoquant même le risque que son poste soit aboli. Ce soir-là, son ami, qui dirigeait L'actualité médicale, l'invita à le contacter si l'avenir lui réservait un tel sort. Il y aurait sûrement des possibilités pour lui au journal.

Les événements se bousculèrent rapidement en ce mois de février 1985. À Montréal pour ses recherches d'emploi, André de Sève relança Jacques Lafontaine. Le moment n'aurait pu être mieux choisi : on cherchait justement un candidat à la direction de l'Association des médecins de langue française du Canada. L'entrevue, vite organisée avec le président de l'époque, le Dr François Lamoureux, fut concluante. André de Sève débuta ses nouvelles fonctions en mars, à peine le temps de quitter Québec pour revenir à ses racines montréalaises.

Un nouvel angle de vue

À l'Association des médecins de langue française du Canada, en plus de 70 ans d'existence, on n'avait connu que des directeurs euxmêmes médecins. Déjà de par son profil médiatique, André de Sève apportait un sang neuf. Combiné à un regard venu de l'extérieur et à un enthousiasme envers l'AMLFC qui ne s'est jamais démenti, le nouveau directeur général fit entrer l'Association dans une nouvelle ère.

D'ailleurs, selon le Dr Raymond- Marie Guay, membre de l'AMLFC depuis une cinquantaine d'années, l'arrivée d'André de Sève apporta un vent d'air frais: « Aucun n'a été aussi efficace, engagé, dévoué! André de Sève est un gentilhomme. Avec politesse et sans jamais élever la voix, c'est un homme affable et rassembleur qui sait quoi dire et comment le dire. Je regrette profondément son départ.»

Ainsi, après quelques semaines d'observation, André de Sève restructura l'organisme afin d'en solidifier les bases et de lui donner une plus grande efficacité. Des membres de la permanence – dont la plupart sont encore au poste aujourd'hui – aux publications de l'Association en passant par tous les projets offerts à la communauté médicale francophone, tout fut analysé et dynamisé.

Un sentiment d'accomplissement

Un des premiers projets qui a occupé le nouveau directeur a été l'organisation d'expositions. Déjà, une année ou deux plus tôt, l'AMLFC avait commencé à offrir ce genre d'événement. L'expérience d'André de Sève était la bienvenue, comme le souligne le Dr Yves Lamontagne, président du Collège des médecins du Québec: « Je connais monsieur de Sève depuis une vingtaine d'années. En fait, nous nous sommes rencontrés lors des expositions au Complexe Desjardins, une année où j'étais en charge du projet. J'avais alors eu à travailler étroitement avec monsieur de Sève. C'est un homme efficace, charmant, d'une grande érudition et, surtout, vendu à l'AMLFC. Je dirais même que dans les moments difficiles, c'est lui qui a soutenu l'Association. Un homme qui m'a toujours impressionné !»

Durant les 19 années qu'ont duré ces expositions, différents thèmes ont été abordés. André de Sève se souvient de la surprise des psychiatres l'année de la thématique sur les maladies mentales: «Ce corps médical était habituellement très peu en contact avec le public. Et les gens venaient à leur stand, intrigués et curieux de connaître cette discipline un peu mystérieuse. L'expérience a beaucoup apporté aux uns et aux autres, permettant une réelle communication entre la population et les médecins.»

L'ancien directeur général s'enthousiasme encore en évoquant le succès de ces expositions, défilant les anecdotes les unes après les autres. Il se rappelle entre autres la thématique de la sexualité qui, permettant d'abattre de nombreux tabous, avait attiré foule... surtout au stand de la « sexualité au quatrième âge» !

Malheureusement, les célèbres coupures gouvernementales auront aussi touché ce secteur d'activités de l'AMLFC. Exigeant les efforts d'environ 300 bénévoles et ceux de nombreux membres du corps médical, essoufflés comme on le sait, l'Association a mis fin au volet exposition en 2002.

Parmi les réalisations dont il est le plus fier, André de Sève mentionne la publication de l'Histoire de l'Association des médecins de langue française du Canada. Le livre de plus de 400 pages, rédigé par l'historien Guy Grenier et qui relate la mémoire des 100 premières années de l'AMLFC, a été remis gratuitement à chacun des membres de l'Association pour son centième anniversaire. Soutenu par le Dr Jean Léveillé et son collègue, M. Gilles Lapierre, l'ancien directeur se dit heureux d'avoir réussi à porter jusqu'au bout ce projet, surtout que l'obtention de la collaboration des deux commanditaires qui ont financé le projet, la Banque Nationale et Merck Frosst, a exigé détermination et conviction.

Durant son séjour de deux décennies à l'AMLFC, André de Sève a également revigoré le Bulletin, mettant l'accent sur tout le territoire desservi, équilibrant l'espace de la publication entre les membres féminins et masculins et donnant parole aux membres de toutes les régions, sans discrimination. Il a en outre supervisé l'élaboration d'un système d'archivage. C'est aussi sous sa direction, ainsi que sous la présidence du Dr Claude Thibeault, que l'Association a acquis l'immeuble qui abrite son siège social, boulevard Saint- Laurent à Montréal.



M. André de Sève et le Dr Jean-Marie Martel


Gérer comme on est

À la rencontre d'André de Sève, se dégagent avec évidence des valeurs qui lui sont essentielles. Le respect de la personne, la justice, la politesse, la modestie, l'efficacité, l'honnêteté. Des outils dont il s'est toujours servi pour appliquer une gestion à son image, une gestion humaine.

Très sensible à l'injustice, André de Sève est convaincu que le patron porte une responsabilité sociale. « Il y a toujours une manière de faire les choses correctement », dit-il. Expliquer les décisions qui se prennent est une façon efficace de rassurer le personnel et de lui donner le goût de s'impliquer. En fait, pour André de Sève, l'humain doit être respecté et il se fait un devoir de toujours avoir un bon mot pour chacun car « les petites choses simples font la différence». Il conclut qu'en général, dans les entreprises, les problèmes viennent de la complexité des relations humaines. Il faut donc s'en préoccuper !

Les témoignages vont d'ailleurs en ce sens, comme le confirme celui du Dr Jocelyn Demers, qui a pu « apprécier le professionnalisme d'André de Sève, son empathie, son dévouement, et cette humeur égale en toutes circonstances qui permettait de traverser les périodes plus difficiles dans le respect de l'autre.» Regard sur l'horizon Lorsqu'on lui demande ce qui a été le plus difficile durant ces 20 années à l'AMLFC, André de Sève est muet. Il cherche. Une hésitation qui témoigne du plaisir que son travail, stimulant et diversifié, lui a procuré. Il remercie tous ceux qui l'ont accompagné, sa femme Hélène, ses enfants, ses collaborateurs, les présidents, les membres du conseil général et de tous les comités.

Il apprivoise à peine ce temps libre offert par la retraite. Un peu de son âme reste à l'AMLFC, pour laquelle il entrevoit avec lucidité de grands défis. Le sentiment d'appartenance des membres ne peut plus s'appuyer sur la seule distinction de la langue française. Trouver de nouveaux services ne suffit plus. Ce malaise, perceptible dans l'effritement du membership, André de Sève le perçoit depuis un moment déjà.

Le président actuel de l'AMLFC, le Dr Jean-Marie Martel, tiendra compte de ces conseils : « Monsieur de Sève est un homme généreux et possède un fort sens de l'abnégation. Il a servi l'Association avec classe et élégance. Dévoué, la réussite de l'AMLFC lui tenait à coeur. Nous saurons, je l'espère, développer l'empathie par la définition claire du rôle social que doit jouer une association comme la nôtre. Donner, recevoir, partager. Tout est là.» ] 


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