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Parution: septembre-octobre 2007
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Au travail pour la découverte |
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Par Claudine Auger |
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Le Dr Fernand Labrie est une sommité. Pourtant, derrière les dizaines de distinctions internationales, derrière un curriculum vitæ de plus de 70 pages et les 1 100 publications à son actif, derrière un horaire serré qui le mène à travers le monde, on rencontre un scientifique d’une désarmante simplicité. Rendez-vous derrière les apparences. Le laboratoire des réalisations En 1969, à son retour d’Angleterre où il a séjourné trois ans lors d’un stage postdoctoral au département de biochimie, puis au laboratoire de biologie moléculaire de Cambridge, le jeune Dr Labrie met sur pied le premier laboratoire d’endocrinologie moléculaire. Rapidement, le groupe de recherche s’impose tant à l’Université Laval que sur la scène internationale. Quatre ans plus tard, Fernand Labrie fonde le Groupe de recherche en endocrinologie moléculaire du Conseil de recherches médicales du Canada (CRM). Aujourd’hui, en 2007, les 400 employés, chercheurs, professionnels de recherche et techniciens mènent de front des projets d’envergure, continuant de lutter avec ferveur contre les problèmes de santé majeurs qui affligent notre société moderne. Lorsqu’il a fondé son laboratoire, Fernand Labrie s’est inspiré du modèle de gestion qu’il a côtoyé à Cambridge. Là-bas, rien d’autre ne prime que la science. Il se souvient de son expérience auprès du Pr Frederick Sanger, deux fois prix Nobel de médecine : « En recherche, l’administration est une perte de temps. On ne va pas pleurer sur l’épaule et enterrer de paperasses des Prix Nobel qui se concentrent sur leurs recherches! Chacun doit prendre ses responsabilités. Il n’y a que 24 heures dans une journée, il ne faut pas en perdre avec des choses inutiles. De l’administration, la recherche n’en a pas besoin. » On ne saurait être plus clair. |
![]() Le Dr Fernand Labrie |
La direction d’un centre de recherche, de quelque ordre soit-il, dépend donc d’une règle de base qui devrait donner à réfléchir aux dirigeants de notre système de santé actuel : se débarrasser des paperasses administratives inutiles. L’administration se fait sur le terrain, dans l’action. À en croire les cinq agrandissements successifs depuis la construction du Centre de recherche du CHUL en 1972, le principe semble mener à la réussite.
Un laboratoire de haut niveau qui fait rouler l’économie, le Centre de recherche du CHUL reçoit annuellement plus de 60 millions de dollars en subventions et en contrats. Mais pour chaque dollar investi, les gouvernements encaissent de quatre à six fois plus. En ce qui concerne les demandes de subventions, si le Dr Fernand Labrie avoue qu’il peut miser sur sa crédibilité désormais acquise, le succès dépend de chaque chercheur qui recrute les fonds nécessaires à ses propres travaux. « Chacun dépose ses projets afin d’obtenir ses subventions, pour financer ses étudiants et son propre salaire. C’est un peu comme un regroupement de PME; Endomol, celle que je dirige, comptant pour le tiers du centre. En tout, il y a une douzaine de ces unités indépendantes. Ainsi, en théorie, je suis le directeur; mais en pratique, je ne dirige pas tous ces gens. » Alors, de l’initiative et de l’autonomie, mais plus que tout du travail acharné afin de répondre aux attentes et de livrer la marchandise.
L’accomplissement d’une carrière
Depuis son jeune âge, Fernand Labrie pratique les sports. Mais pas n’importe lesquels. Des sports quantitatifs où la précision se juge à la seconde près : ski alpin, ski nautique. La natation, également, dont il a débuté la pratique lorsqu’il était étudiant au Séminaire de Québec. Il faisait alors de la compétition. Aujourd’hui, il nage tous les matins. « Le sport est une bonne école : celui qui ne travaille pas avec acharnement ne réussira pas, même s’il a du talent. On y apprend à suivre des règles rigoureuses, surtout dans les sports jugés par le chronomètre. »
Cette obsession du quantitatif et de la précision l’aura mené à la biochimie. « J’aimais les choses qui se comptent. Lors de mon cours de médecine, j’ai choisi l’endocrinologie parce que les hormones se mesurent : il y en a trop ou il n’y en a pas assez. Dans le premier cas, on peut les bloquer, dans l’autre, les remplacer. » Ainsi, après s’être distingué, à Cambridge, en isolant le premier ARN messager de mammifère, celui de l’hémoglobine de lapin, il orientera ses recherches scientifiques sur les mécanismes d’action des hormones, principalement sur le fonctionnement des organes de reproduction et sur la fertilité. Durant ses quarante années de carrière, il se consacrera à comprendre et à combattre les cancers de la prostate et du sein.
Dès les années 1970, déjà, ses recherches portent fruit et lui apportent une reconnaissance internationale : ses travaux révolutionnent le traitement du cancer de la prostate. « Ma première découverte a été la castration chimique avec les agonistes de la LHRH (une hormone), qui a avantageusement remplacé la castration chirurgicale à travers le monde. Nous avons réussi à bloquer l’hypophyse, qui stimule le testicule, par de la médication. Imaginez l’effet psychologique positif pour les patients! » Mais il restait encore beaucoup à faire. Les découvertes de l’équipe du Dr Labrie, travaillant sans relâche, se suivent. Au début des années 1980, le chercheur met en évidence que seulement la moitié des hormones mâles viennent des testicules. L’autre moitié est produite par les glandes surrénales, qui sécrètent une substance (DHEA) transformée en hormones mâles dans la prostate même.
Il faut donc combiner la castration chimique à un traitement visant à bloquer les androgènes produits par les glandes surrénales. « C’est ce que nous avons fait. Et aujourd’hui, avec le dépistage qui est primordial et ce traitement combiné, on guérit le cancer de la prostate dans plus de 90 % des cas. Le cancer de la prostate ne tue plus. En théorie. Car les décès dus à ce cancer auraient dû chuter de 95 %. Mais dans les faits, il arrive qu'il persiste. Ainsi, il n'a diminué que de 33 % aux États-Unis depuis 15 ans. » Ceci parce qu'en médecine plus qu’ailleurs on résiste aux changements, on craint l’innovation. Le traitement est encore trop peu connu et les habitudes tardent à changer. Le conservatisme est grand. « Découvrir un nouveau traitement efficace, en médecine, est un incroyable travail. Mais l’appliquer exige probablement tout autant, sinon plus d’efforts! »
Le nerf de la guerre
Si l’éminent chercheur clame que le cancer de la prostate ne met plus en danger la vie des hommes lorsque l’on profite des découvertes de son équipe , il n’aura pourtant pas la conscience tranquille tant qu’il n’aura pas déjoué un autre ennemi de taille : le cancer du sein. « Le cancer du sein demeure problématique. Contrairement à celui de la prostate, ce cancer, quand on le met en évidence, s'est souvent déjà propagé à l’extérieur du sein même si on ne le détecte pas. Seules quelques cellules se seront disséminées ailleurs. Même si on a enlevé la tumeur, le cancer réapparaîtra au cours des quinze années suivantes, dans les os, dans le foie ou dans les poumons. »
Le Dr Labrie et son équipe travaillent à mettre au point une thérapie hormonale de remplacement à la ménopause. Son ambition d’ici les prochaines années : développer un médicament qui révolutionnera le traitement du cancer du sein. L’objectif est de taille : alors que la recherche est largement plus importante que pour le cancer de la prostate, les décès liés au cancer du sein n’ont diminué que de 12 % depuis les quinze dernières années. Presque trois fois moins que pour le cancer de la prostate. « Mais nous savons que les mécanismes évolutifs du cancer du sein sont similaires à celui de la prostate : cancer hormonodépendant, la tumeur cancéreuse se nourrit d’hormones, dans ce cas-ci des œstrogènes. Nous avançons dans la bonne direction et, sans être trop optimiste, je crois que d’ici quatre ou cinq ans, nous pourrons mettre en marché un médicament efficace. »
Philosophe, Fernand Labrie conclut que les cancers doivent être abordés un à la fois. Car chacun multiplie les gènes déviants, complexifiant sa compréhension et les pistes de traitement. « Notre chance, par rapport aux cancers de la prostate et du sein, c’est que sans hormones mâles, il n’y a pas de prostate et sans hormones femelles, il n’y a pas de glandes mammaires. C’est un vaste amphithéâtre, mais avec une porte unique. Il s’agit de la bloquer le plus tôt possible afin d’éviter les mutations et la propagation des gènes anormaux et, surtout, la dissémination du cancer à distance. »
L’excellence comme seule issue
À travers ses succès, un mot scande le discours du Dr Fernand Labrie : travail. Encore et toujours plus fort. L’unique manière de se distinguer et de réussir puisque, dit-il, la plupart des gens ont des talents qui s’équivalent. La différence, c’est l’énergie déployée au travail. D’ailleurs, presque septuagénaire, il travaille encore dix heures par jour, six ou sept jours par semaine. Le secret de cette énergie infaillible? « Aimer ce que l’on fait! Le reste vient tout seul. » Il ajoute néanmoins : « Le soutien de mon entourage et la compréhension de ma famille aussi. »
Entraîné par le travail, il faut miser les hautes sphères. Être le premier ou rien, affirme l’illustre chercheur, enflammé. « Arriver deuxième est nécessairement une défaite. Quand j’entends des athlètes revenir des Jeux olympiques avec une vingtième place en disant : ''Je suis très fier d’avoir participé''... Quelle mauvaise attitude! Si tu ne touches pas au podium, tu as un problème! » Il est alors paradoxal de l’entendre définir le terme compétition aussi modestement : « Faire les choses bien. »
Son ambition l’aura servi, car la recherche exige une détermination farouche et une vision qui porte sur l’horizon lointain. Trouver de nouvelles avenues apporte une profonde satisfaction, quoique rare. Heureusement, sur le chemin, il y a aussi la reconnaissance des pairs. Les honneurs jalonnent le parcours du Dr Fernand Labrie. Plusieurs de ces distinctions lui tiennent particulièrement à cœur, dont le prestigieux King Faisal International Prize for Medicine, qui lui a été remis en avril dernier en Arabie saoudite. Il se dit tout autant honoré de recevoir le Prix de l’œuvre scientifique de l’AMLFC, un encouragement de la part de cette association francophone dont il est membre depuis ses débuts en médecine. Il insiste pour exprimer sa reconnaissance aux centaines de collaborateurs qui ont œuvré au laboratoire moléculaire depuis 1969 : « Sans eux, ces réalisations ne se seraient pas matérialisées! » ]
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