Parution: mai-juin 2008
Une force tranquille dans l'environnement


Par Claudine Auger



Le Dr Jacques Levasseur
Rien ne l’y prédestinait. Comme la plupart des citoyens soucieux de protéger la planète, le Dr Jacques Levasseur n’avait pourtant pas le temps d’engagement concret. Puis, une certitude s’est imposée lorsque des promoteurs d’un projet méthanier sont débarqués dans son coin de pays, sur la rive sud de Québec : il lui fallait agir.

L’harmonie des jeunes années

Les yeux encore pleins de souvenirs de bonheur, Jacques Levasseur évoque une enfance heureuse. Tout simplement, sans avoir à commenter davantage. Dans cette famille de cinq enfants, le jeune Jacques a grandi sur la rue Fraser, à Québec, entouré de ses sœurs avec qui il a connu une relation privilégiée. Son père travaillait chez Hydro-Québec. Quant à sa mère... « Ma mère nous aimait », explique avec douceur le Dr Levasseur pour situer l’immensité de la tâche maternelle.

Sur les bancs d’école, le petit Jacques a pris un grand plaisir à apprendre. Une période d’insouciance merveilleuse : « Notre seule responsabilité, c’était de réussir nos examens. C’était simple! » Pendant huit ans, il a fréquenté le Petit Séminaire de Québec avec, là encore, un sentiment de bien-être tranquille, se laissant guider par les événements. « On ne sait pas ce qui nous marque, confie-t-il. On ne contrôle pas les influences que l’on côtoie. On a bien sûr le choix de retenir ce qui nous convient... bien inconsciemment, pourtant. »

Intéressé par tout mais sans implication particulière à l’école, le Dr Levasseur raconte que c’est ce tout en soi qui créait l’intérêt. Un attrait, déjà, pour l’équilibre. Et dans un souffle calme, il met en contexte : « C’est la vie qui était passionnante dans ce temps-là. Aujourd’hui, elle est un peu plus encombrée de réalités très prenantes... mais encore captivante! » conclut-il en souriant.

L’évidence de la médecine

À l’époque, entrer en médecine était moins ardu. En fait, précise le Dr Jacques Levasseur, choisir sa voie, quelle qu’elle soit, semblait plus simple. Les programmes universitaires, moins contingentés et les options possibles, moins vastes peut-être.

Adolescent, le jeune Jacques avait bien peu pensé à ce qu’il voulait devenir. En écoutant ses copains songer à la médecine, il craignait que l’aspect scientifique ne l’ensevelisse. Les éléments qui les motivaient ne l’interpellaient pas. Ce n’est que lorsqu’un orienteur lui a suggéré ce choix qu’il s’est imposé comme une évidence. « La médecine?! Ce fut un choc! Mais il avait raison... et de toute façon, il ne m’a pas suggéré de second choix! » se rappelle-t-il en riant. Jacques Levasseur ressentait ce besoin d’un contact humain concret, cet investissement exigeant et gratifiant qu’est la relation d’aide.

C’est ainsi que lui-même et son groupe d’amis se sont inscrits en médecine, avec succès. Sur son parcours, plusieurs personnes ont marqué le Dr Levasseur. Il mentionne entre autres le Dr Louis Dionne, qui lui a enseigné à l’Hôtel-Dieu de Québec, lors de son externat. Plus tard devenu collègue, le Dr Levasseur se rappelle l’envergure de cet homme qui a fondé la Maison Michel-Sarrazin, un centre hospitalier privé à but non lucratif dédié à l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de cancer en phase avancée et en phase terminale.

Après un crochet à Rimouski en sortant de l’université, le jeune médecin a voyagé pendant plusieurs mois, question de prendre du recul. Puis il a entrepris sa résidence en hémato-oncologie pour rapidement réaliser que cette spécialité ne lui convenait pas. « Les gens meurent en oncologie. C’est lourd et gris. Et puis, dans un hôpital, chaque geste a des conséquences sur le reste de l’équipe. Tandis que dans la pratique familiale, tout se passe entre le médecin et son patient. Je me sens, en quelque sorte, moins dépendant du système. »

Aujourd’hui, devant le chemin parcouru, le Dr Levasseur est fier d’aimer son métier encore tout autant qu’il y a trente-cinq ans. D’avoir construit, dans ce village bucolique de Saint-Henri-de-Lévis, cette solide équipe de cinq médecins, dont deux sont avec lui depuis trois décennies. Et de ne jamais avoir perdu de bébé en trente ans d’obstétrique!

L’éveil à la cause

Face aux menaces qui pèsent sur notre planète bleue, ce qui désespère Jacques Levasseur, c’est que les gouvernements reconnaissent l’urgence d’agir mais n'élaborent aucun véritable plan d’action soutenu. Et pourtant, il garde confiance... « Avec toute la naïveté dont je suis capable, j’espère voir naître une nouvelle race de politiciens qui va penser autrement. Une génération de leaders prête à relever les défis écologiques dans une philosophie de développement durable. » Et lui qui observait les déboires de la planète, avec la même conscience que ses concitoyens, a décidé de s’impliquer activement lorsque le problème s’est installé dans son environnement. « Je ne pouvais pas concevoir qu’un tel saccage s’imposerait sans qu’on ne dise mot. »

Dans sa lancée, le Dr Levasseur souligne le pouvoir des médecins dans les débats de société d’importance. Ce qu’ils disent sur la place publique a du poids; ils sont habituellement écoutés. Implicitement, la communauté se dit que si quelque chose est néfaste pour sa santé, les spécialistes la préviendront. Mais avec leurs horaires exigeants, les médecins n’ont pas toujours le temps de prendre la parole... Le problème, c’est que le silence lui aussi est entendu... et peut laisser croire qu’il n’y a rien à craindre. « Nous avons des obligations, insiste Jacques Levasseur, tant par rapport à ce que l’on dit qu’à ce que l’on ne dit pas. »

En ce sens, cet environnementaliste engagé croit que l’Association des médecins de langue française du Canada gagnerait à s’impliquer plus activement, alors que les différents syndicats de médecins ont d’autres dossiers à défendre. Dans le cadre d’un mandat social, un volet environnemental offrirait, selon le Dr Levasseur, une visibilité utile et productive à l’AMLFC.

Le projet Rabaska

En avril 2004, Gaz Métro annonce avec fierté qu’elle a choisi le secteur de Beaumont pour implanter son projet. L’entreprise québécoise et ses partenaires étrangers, Gaz de France et Enbridge, envisagent la construction d’un terminal de gaz naturel liquéfié, lequel serait composé de deux réservoirs, avec une jetée pour recevoir les méthaniers, des installations de pompage, de compression et de vaporisation ainsi qu’un gazoduc d’environ 50 kilomètres pour relier le terminal aux installations existantes de Gazoduc Trans Québec & Maritimes, situées à Saint-Nicolas. Étonné que ce projet ne plaise pas à la population, le promoteur suggère un référendum : 72 % de votes contre l’obligent à renoncer à s’installer à cet endroit précis. Quelques semaines plus tard, le promoteur reviendra à la charge avec un nouveau site – à 400 mètres des limites de Beaumont – et une nouvelle tactique – qui n’inclut pas de référendum.

La résistance des membres du conseil de ville de Lévis – la nouvelle élue –, d’abord opposés au projet à cause de son lourd impact environnemental, a peu à peu tourné avec le vent de relations publiques engagées par le promoteur. Ce dernier, avec la force économique de son projet de 850 millions de dollars, insistait sur le fait qu’il n’y avait aucun danger à installer un tel terminal. Pourtant, rappelle le Dr Jacques Levasseur, « le projet Rabaska va à l’encontre des mesures prises afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce projet ne cadre pas du tout dans le portrait environnemental visé par les Québécois. »

Peu à peu, des opposants se sont levés. À l’instar de la Coalition Rabat-joie, formée à Beaumont, ou de l’Association des gens de l’Île d’Orléans contre le port méthanier, le Dr Levasseur et quelques autres ont créé l’Association pour la protection de l’environnement de Lévis (APPEL) afin d’unir leur voix à celles d’organismes déjà existants, dont le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM). Mais comme c’est trop souvent le cas, les quelques milliers de dollars tirés des spectacles bénéfices mis sur pied par les opposants ne font pas le poids devant les armes financières de promoteurs puissants.

La pénible étape du BAPE

Pendant des mois, les opposants ont lutté, tentant de convaincre la population de l’étendue de la catastrophe. Mais la vérité est souvent subtile, difficile à dénicher. Il faut prendre le temps de chercher l’information, parfois laborieusement accessible. Plus d’une fois dénigrés par les autorités, les opposants n’ont pas cessé de combattre. « Vous savez, le promoteur a les moyens de contrôler l’opinion publique : à coup de séduisantes brochures, il martèle son message », souligne Jacques Levasseur.

Puis, en octobre 2006, le long processus du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a débuté. Pour les opposants, de nombreuses et précieuses heures de tribune pour étaler leur preuve. Une preuve minutieusement détaillée et solidement appuyée, à leurs yeux si limpide qu’elle devait les mener à la victoire.

Pourtant, au printemps 2007, d’après les conclusions du BAPE, le projet Rabaska paraissait acceptable. Et le 24 octobre suivant, le gouvernement du Québec annonçait l’adoption du décret : le projet Rabaska pourrait bientôt soulever sa première pelletée de terre. « Le plus difficile, confie Jacques Levasseur avec émotion, a été de perdre de cette manière. L’argumentation du promoteur a été reproduite au complet alors que la nôtre n’a pas été reprise intégralement. Et même si on voyait venir le décret, on ne pouvait pas s’arrêter : tout était tellement véridique et vérifiable! »

L’espoir du vent qui tourne

Puis, des penseurs influents ont commencé à écrire leurs opinions, leurs observations. À remettre en lumière des arguments que les opposants au projet Rabaska avaient soulevés durant le BAPE. Quant aux combattants, appuyés par des groupes environnementalistes bien implantés, ils se sentent de plus en plus forts malgré le décret déposé. Au début de 2008, ils ont fondé un collectif, Stop au méthanier, confiants de ces appuis qui fusent désormais de toutes parts.

Au moment où nous l’avons rencontré, Jacques Levasseur avait toutes les raisons de garder espoir. En effet, pour les opposants au projet Rabaska, le début février annonce des revirements. Les médias ressassent les dossiers et les ministères, qui refusent de rendre publiques les analyses sur l’impact de la construction du terminal méthanier, sont pointés du doigt. Bref, le gouvernement du Québec est dans l’embarras.

Derrière le calme qu’il dégage, on sent toute la détermination de Jacques Levasseur. « Nos arguments sont si clairs, nous irons jusqu’au bout. Le citoyen a un pouvoir énorme qu’il ne faut pas sous-estimer », ajoute le Dr Levasseur, même s’il avoue que parfois, il craint que les intérêts politiques à court terme ne l’emportent. Et puis, de sa voix tranquille, il conclut : « Plus on s’implique, plus on ressent le besoin d’engagement. » ]