Parution: juillet-août 2008
Médecine hors norme


Par Claudine Auger



Le Dr Alain Bérubé
Un avant-midi de fin de mars, soleil frileux filtrant avec économie sa douceur printanière, ne laissant en rien présager de la chaleur de la rencontre qui s’annonce. Prévenu par la réceptionniste de la clinique où il travaille quelques heures par semaine, le Dr Alain Bérubé, longue silhouette fébrile, arrive aussitôt pour accueillir la journaliste. En toute simplicité, il lui offre une marche jusqu’au restaurant. La journaliste ne le sait pas mais son interlocuteur, un guide passionné, s’apprête à lui révéler quelques secrets de Sherbrooke, ville fascinante à travers son regard, lui qui y vit et y pratique la médecine depuis plus de 35 ans. À la découverte du Dr Alain Bérubé, médecin hors norme s’il en est.

Le réveil spirituel

Parce qu’il a grandi auprès de parents très croyants et particulièrement engagés socialement, Alain Bérubé ne s’est jamais senti athée. Tout au long de sa vie, il côtoiera le père Lionel Jacob, qui demeurera une influence marquante. À l’aube de son adolescence, le jeune Alain devient moniteur science et nature pour un camp de vacances fondé par la communauté des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul, à laquelle appartient le père Jacob, et construit par les adolescents eux-mêmes.

Lorsqu’Alain et l’élue de son cœur décident de se marier, c’est tout naturellement vers le père Jacob qu’ils se tournent. À l’époque, le geste est moins romantique que destiné à apaiser la conscience parentale. Devant ce manque de conviction des tourtereaux, le père Jacob ne peut accepter de célébrer le mariage. Il les envoie plutôt participer à un groupe de rencontre du renouveau charismatique. Là se retrouvent des chrétiens catholiques ayant vécu un éveil spirituel. Frappés par l’unité de ces gens en prière, touchés par leur mysticisme, Alain et sa future femme désirent en savoir davantage : « Ces gens ont rencontré quelqu’un... Je veux le rencontrer aussi! » Le cœur ouvert à l’Esprit, Alain Bérubé a écouté l’appel de Dieu.

Un cheminement guidé par trois présences : celle, bienveillante, éclairante et toujours près de lui, du père Jacob; celle des Filles de la Charité, souvent appelées « Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul », à qui le jeune Alain a demandé avec candeur comment on faisait pour avoir la foi; et finalement, un peu plus tard dans sa vie, celle des moines de l’abbaye Saint-Benoît.

La Maison « Étoile de Bethléem »

Nous sommes au début des années 1970. Après l’éveil spirituel de ses protégés, le père Jacob a accepté avec joie de célébrer leur union. Quant aux jeunes mariés, déterminés plus que jamais à vivre leur foi, ils cherchent une manière concrète, inscrite dans le quotidien, de lui permettre d’éclore. C’est en offrant des ateliers de préparation au mariage qu’Alain et sa femme rencontrent un couple missionnaire revenant d’Afrique, Gérard et Suzanne Clerson, avec qui ils partagent les mêmes valeurs. Leur enthousiasme commun les incite bientôt à démarrer une grande aventure : s’installer en communauté pour vivre l’Évangile.

En peu de temps, les quatre aventuriers trouvent un duplex en plein centre de Sherbrooke, une maison plus que centenaire dont il faudra pourtant rajeunir le charme. C’est en ce lieu qu’ils fonderont la Maison de Bethléem, un organisme sans but lucratif. Tout en évoquant ces temps mémorables, Alain Bérubé explique : « Nous avions nos quartiers respectifs, avec une cuisine commune et un endroit pour la prière où nous nous retrouvions chaque jour. Nous désirions partager, accueillir. » Rapidement, leur Maison « Étoile de Bethléem » émergeant à peine, des demandes de personnes démunies fusent de partout. « Prostituées, ex-prisonniers, femmes battues... Nous sommes vite devenus la porte de sortie des travailleurs sociaux », précise Alain Bérubé, ajoutant que « devant tant de misère humaine, comment résister? »

Ainsi guidés par leur générosité, les fondateurs de la Maison « Étoile de Bethléem » ont accueilli les indigents, leur offrant le gîte et la fraternité. Mais pour de jeunes familles comme celle d’Alain Bérubé, vivre une telle proximité où l’intimité ne trouve plus place finit par générer certaines tensions. L’accueil fut donc restreint à l’externe (le jour seulement), demeurant un lieu de guérison où les passants écorchés par la vie pouvaient tisser un réseau social et développer des facultés relationnelles. En échange, de menus travaux leur étaient demandés, source de valorisation. Entre autres, ils participaient à la mise sur pied du grand bazar annuel organisé par la Maison de Bethléem pour financer ses activités. « Notre bazar, c’était un succès garanti! En moins de deux jours, le contenu des soixante grandes tables était liquidé! » raconte avec enthousiasme le Dr Bérubé.

La psychiatrie : une pièce du casse-tête

Tout en vivant intensément cette aventure de communauté, Alain Bérubé entreprenait son cours de médecine. Passionné de physiologie et de biochimie, il s’orientait au départ vers la recherche, avec en poche une maîtrise en neuropharmacologie. Mais au moment d’entrer au doctorat, son moniteur de thèse lui a souligné qu’il ferait un piètre chercheur mais un excellent médecin. Son humanisme, sans conteste...

Afin de mieux le soutenir, sa femme quitta son emploi en psychoéducation pour s’occuper de leurs deux jeunes enfants et de la gestion de l’accueil de la Maison « Étoile de Bethléem ». Débutant sa pratique d’omnipraticien, le jeune Dr Bérubé opta pour la santé mentale. Il sentait le besoin de développer de meilleurs outils pour aider les défavorisés que sa communauté accueillait au quotidien. À la même période, un groupe de psychiatres mettaient en place un projet pilote dont l’objectif visait l’implication des omnipraticiens en psychiatrie par une formation de deux ans à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Interpellé, le Dr Bérubé s’y est joint sans poser plus de questions. « Je n’ai jamais eu besoin de me demander où j’allais : tout s’est toujours placé comme un morceau de casse-tête », commente en souriant le Dr Alain Bérubé, devant ce parcours inusité qui est le sien. Et les meilleures pièces sont encore à insérer...

La méthadone : un pas vers le milieu carcéral

Omnipraticien désormais reconnu comme expert en santé mentale, avec un intérêt particulier pour les comorbidités associées à la toxicomanie vu son profil en pharmacologie, le Dr Bérubé est bientôt contacté par un avocat. C’est le début des années 1990, et les programmes de substitution à la méthadone demeurent marginaux. Mais cet avocat cherche un expert en pharmacologie pour son client, héroïnomane et incarcéré. Il cherche à convaincre le juge et la cour de l’efficacité de substituer la drogue par la méthadone. Fait exceptionnel, le directeur de la prison soutient le projet. « J’ai assisté la défense à la cour et nous avons gagné. Depuis ce temps-là, je suis reconnu à la cour comme médecin expert pour les programmes de méthadone pour les centres carcéraux fédéraux du Québec », précise le Dr Bérubé.

Le projet accepté, il commence à fréquenter les prisons. Il doit suivre ce premier patient à la méthadone chaque semaine durant le traitement. Des dizaines d’autres suivront. Ce chemin peu banal transformera peu à peu la pratique du médecin humaniste qui, depuis, côtoie quotidiennement les institutions carcérales. « Chaque fois, c’est le même sentiment de plonger dans un autre univers », tente d’expliquer Alain Bérubé, avec au fond de l’œil ce désir toujours aussi ardent d’aimer son prochain. Spécialiste en toxicomanie et en psychiatrie, habitué à travailler avec des gens ayant des troubles sévères de la personnalité, il n'est pas surprenant que les directeurs de prison le courtisent toujours avec grand espoir.

Malgré des moyens limités, le Dr Alain Bérubé détaille avec fierté le travail accompli auprès des détenus au niveau de la santé publique. « Quand on sait qu’une prison est un véritable incubateur de microbes, la sensibilisation et le traitement sont essentiels. Puisque nous avons les ''patients'' sur place, ne pouvant pas rater leur rendez-vous, l’approche de dépistage et de prévention, entre autres par le vaccin contre les hépatites A et B, est grandement facilitée. »

Constatant les besoins et le manque de ressources, Alain Bérubé ne pouvait qu’agir. Le programme de substitution à la méthadone devait pouvoir s’appuyer sur un support psychologique. Il fait alors appel au centre Jean-Patrice Chiasson, à Sherbrooke, souhaitant s’entourer d’une équipe multidisciplinaire pour suivre cette clientèle marginalisée. « Je ne les ai pas convaincus, j’ai forcé la porte! » avoue-t-il sans honte. Pourtant, il a dû s’armer de patience. Ce n’est que lorsque Denis Bougie a pris la direction du centre que l’idée du Dr Bérubé a pu s’enraciner. Dès lors, il a formé une équipe et est devenu le chef des services médicaux. Quelques années plus tard, les efforts acharnés et la généreuse détermination du Dr Bérubé portaient leurs fruits : le programme de traitement par la méthadone est devenu une référence.

L’ÊTRE, avant tout

Sa philosophie, le Dr Alain Bérubé vous la résume en un seul mot : « quelqu’un ». Un mot qui scande son discours et qui définit la qualité de ses interactions sociales, quelles qu’elles soient. L’essentiel, c’est de « traiter les gens en quelqu’un, et non en quelque chose. Le statut social ne définit pas une personne mais quelque chose », explique-t-il simplement. Et il insiste : « La découverte du quelqu’un va changer le regard sur sa propre vie, la façon de voir les autres. Un véritable revirement intérieur. » C’est d’abord et avant tout le regard que Dieu porte sur chaque être, un regard d’amour. « Cette puissance que je suis m’est révélée par ce quelqu’un qui se révèle à moi. L’Évangile, c’est quelqu’un », conclut-il, la voix douce.

De son propos, certaines règles découlent. Alain Bérubé poursuit en précisant que la pire blessure que l’on puisse infliger à son prochain, c’est de ne pas respecter sa dignité. Alors que l’honorer mène à la guérison. « Je n’ai jamais été agressé, et pourtant je travaille avec les délinquants de la société. » Le docteur humaniste approche chacun des détenus avec la même générosité, la même ouverture, le même respect et le même intérêt pour ce qu’ils sont. Les gens le lui rendent bien. Et quand ses collègues lui demandent comment il peut travailler avec des « bandits », il répond, comme si c’était une évidence : « Je me mets à leur place. Je regarde l’autre dans sa détresse. Et si c’était mon fils, comment voudrais-je qu’il soit traité? »

Lors d’un récent voyage du Dr Bérubé dans les Caraïbes, avec son fils, le maître d’hôtel (qui semblait pourtant distant) est venu le remercier pour son passage et sa gentillesse, sa manière d’entrer en contact avec tous ceux qu’il avait rencontrés et les traces qu’il avait laissées dans son sillage, concluant : « Vous semez la paix. » On ne saurait mieux dire. ]