Parution : mai-juin 2009

Le Dr Claude Hémond et le Centre de réadaptation Estrie 
Une philosophie humaniste inspirée de Planetree

Par Claudine Auger



Le Dr Claude Hémond
Il tient peut-être cette personnalité affable et timide, selon ses dires, de sa position dans une fratrie de trois enfants : en tant que « celui du milieu », le petit Claude a tracé son chemin, tranquille. Originaire de Thedford Mines, il y fera son cégep. Puis, indécis quant à son cheminement professionnel possible, il entreprend des études universitaires de physiologie et de biochimie pour lesquelles il obtient un baccalauréat en 1976. À la suite des conseils d’un directeur d’études et encore incertain quant au marché du travail, Claude Hémond lorgne ensuite vers la médecine. La qualité de son dossier lui permet d’entrer à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke. Il y fera son cours et sa résidence avant d’entreprendre avec énergie, se décrivant lui-même comme un travailleur compulsif, sa pratique médicale, en 1982.

Le Dr Hémond, jeune omnipraticien, partagera son temps entre la Clinique médicale de Bromptonville, à laquelle il est encore associé, et le centre hospitalier Hôtel-Dieu de Sherbrooke, aujourd’hui le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS*) où il fait de tout sauf des accouchements. En outre, il se joint aux équipes du Centre Estriade ainsi que de l’Institut universitaire gériatrique de Sherbrooke, où il se familiarise avec les soins de longue durée. Il assume également de nombreuses fonctions administratives.

Au milieu des années 1990, la fusion de différents établissements hospitaliers de Sherbrooke crée une période tumultueuse. L’intégration des différentes cultures est intense et particulièrement difficile. Le Dr Hémond, alors chef de département de médecine hospitalière et qui est à ce titre le seul à ne pas enseigner, un détail qui pouvait chatouiller dans un nouveau contexte universitaire, essaie tant bien que mal d’harmoniser des missions privées et d’enseignement. Mais au bout de trois ans, usé par ces visions qui semblent inconciliables, il quitte le CHUS.

À cette même époque, par l’intermédiaire d’un collègue, il propose ses services au Centre de réadaptation Estrie (CRE) où il pratique encore actuellement, animé par un enthousiasme contagieux. Président du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de l’établissement et médecin responsable de l’unité de réadaptation fonctionnelle, il participera à l’accréditation Planetree du CRE. Homme de cœur et médecin d’une grande générosité, il est devenu un ambassadeur de la philosophie d’humanisation des soins prônée par Planetree, organisme encore peu connu au Québec. Le Dr Hémond a reçu, en octobre 2008, l’un des Physician Champion Awards de Planetree, prix remis aux personnes qui se distinguent par leur dévouement à offrir des soins et des services de santé personnalisés et par leur autorité à transmettre une telle philosophie.


Le Dr Claude Hémond

Collision entre deux univers
Avant de se joindre à l’équipe du CRE, le Dr Hémond avait toujours travaillé dans un monde majoritairement masculin, entre collègues médecins. Là, l’homme particulièrement timide qu’il est fondamentalement a peu à peu pris de l’assurance, devenant même un véritable combattant. « Jeune, jamais je n’aurais cru pouvoir travailler ainsi auprès des gens. Je me voyais plutôt dans un laboratoire de recherche! Je suis gêné mais aussi très passionné par mon travail. Alors, je suis direct, et parfois incisif! J’ai développé une sorte d’armure qui empêchait les autres de me rentrer dedans! » confie Claude Hémond.

Puis, il est arrivé au CRE, géré et habité par un personnel féminin. Le choc culturel fut immense. « J’étais estomaqué de constater que je faisais peur! L’adaptation a été longue et pénible. Je devais m’approprier un nouveau mode de fonctionnement. Cela m’a pris cinq ans! » avoue-t-il en riant. Il concède que si ce nouveau milieu, une fois apprivoisé, est plus facile, car moins agressif, les mesquineries plus courantes engendrent souvent un climat malsain. D’ailleurs, il n’était pas le seul à souffrir de ces tensions subtiles, peu favorables à la rétention des employés du CRE. Heureusement, la direction, soucieuse de revitaliser l’atmosphère de travail de l’organisme, a réagi avec efficacité.

Quant au Dr Hémond, s’il est toujours prêt à défendre avec la même intensité ses valeurs et les projets qui lui tiennent à cœur, il a appris à nuancer les situations, à tirer profit d’une attitude pondérée et à adapter ses stratégies selon l’univers qu’il côtoie.

Changement de cap au Centre de réadaptation Estrie
La philosophie de l’organisme américain Planetree, dont elle avait vaguement entendu parler, a instantanément piqué la curiosité de la direction du CRE. Assez pour qu’elle assiste au congrès annuel, en 2003. Une curiosité qui s’est rapidement transformée en intérêt réel et enthousiaste, en désir concret de s’intégrer au mouvement. Heureux de voir s’ouvrir la voie au Québec, Planetree a même facilité l’accès du CRE à son regroupement en minimisant les coûts annuels d’adhésion, exorbitants pour une petite entreprise.

Ayant trouvé la semence d’une nouvelle approche qui dynamiserait son contexte de travail, la direction, et à sa suite les employés du CRE, s’est mise au travail avec acharnement. Les valeurs de l’organisation ont été analysées, scrutées et revues avec minutie. Un long travail de réflexion et de réaménagement qui, au bout de trois années, a permis au CRE d’être accrédité par Planetree en 2008.

« Devenir Planetree est un processus en soi. C’est la réflexion qui compte, le désir de changer les choses, de faire autrement », explique le Dr Hémond en soulignant que la philosophie Planetree est très peu connue du milieu médical. D’ailleurs, ajoute l’ambassadeur, ses collègues se moquent encore régulièrement de lui. « L’humanisation des soins, c’est quoi ça ? me demandent-ils, un sourire en coin », rapporte le Dr Hémond, pour qui la taquinerie confirme l’importance de faire connaître Planetree.

Depuis qu’elle a été adoptée par le conseil d’administration du CRE le 13 avril 2005, la philosophie de gestion du centre de réadaptation guide chaque geste, chaque projet, incrustée comme une seconde peau : « Investir son cœur et son esprit pour faire la différence auprès de la personne dans son individualité et sa globalité ». Et pour soutenir cette approche, cinq principes directeurs encadrent les actions des employés du CRE :
    • Teinter nos actions de chaleur, d’écoute et de compréhension;
    • Informer pour aider, prévenir et responsabiliser;
    • Agir de concert avec les familles, les proches et la communauté;
    • Nourrir l’âme, le corps et l’esprit;
    • Créer des environnements pratiques et propices au bien-être.

Ces principes s’incarnent dans une variété étonnante de gestes concrets au quotidien dont le plus ambitieux demeure un délai d’attente zéro. « C’est le défi que nous nous sommes donnés et nous tenons le pari! Vous nous appelez, nous avons une place pour vous le lendemain! » clame avec fierté le Dr Hémond.

Amélioration continue, motivation décuplée
Selon le Dr Hémond, la principale clé de la réussite a été l’engagement de la direction. Sa volonté d’apporter un changement, sa conviction indéfectible devant cette nouvelle approche du travail et sa détermination à rendre accessible une philosophie humaniste des soins ont persuadé tous les employés du CRE. Convaincue, convaincante! « Aujourd’hui, je peux vous assurer que tous, ici, sont heureux de venir travailler. Ce projet commun a généré une prodigieuse motivation et a grandement amélioré la communication », confirme le Dr Hémond qui multiplie les exemples illustrant le désir de chacun de donner le meilleur de soi-même à sa tâche, à ses patients, et même, à ses collègues.

Au CRE, la recherche de l’amélioration est constante. Actuellement, un comité a été formé pour répondre à un des principes du centre de réadaptation, « nourrir l’âme, le corps et l’esprit », en offrant une nourriture de qualité aux résidents et aux employés. Puisque l’édifice où loge l’organisme est loué, ainsi que les services, dont ceux de la cafétéria, le groupe s’est penché sur le projet d’organiser une cuisine communautaire afin de contrôler la qualité des mets offerts. C’est un projet d’envergure qui nécessitera des fonds importants, mais le Dr Hémond est persuadé de le voir se réaliser.

Mais surtout, il y a ces petites attentions qui créent un réel climat d’échange et de don de soi. Un remède incroyablement efficace! « Ces gestes qui prennent quelques secondes, tu y penses, tu les cultives, tu en développes l’habitude comme une seconde nature. Tu penses à ces patients qui souffrent, qui luttent pour retrouver leur vie. Alors, tu penses à apporter un CD de relaxation à un grand traumatisé crânien pour sa détente. Un geste qui remplace quelquefois une pilule », raconte le Dr Hémond. Puis il enchaîne sur une anecdote savoureuse qu’il se remémore avec la satisfaction d’être allé au bout de lui-même.

Une de ses patientes, début soixantaine et amputée d’une jambe, a dû revenir au CRE quelques mois plus tard pour être amputée de sa jambe restante. L’épreuve était lourde, et la réadaptation, intensive. Lorsqu’elle a émis le désir de prendre un jour de repos pour aller voir le spectacle de Jean-Pierre Ferland, un artiste qu’elle admirait, le Dr Hémond a accepté. Puis, il a pris quelques instants de son temps pour un de ces gestes anodins et miraculeux. « J’ai téléphoné à la salle de spectacle pour laisser un message à Jean-Pierre Ferland, afin qu’il dédicace une chanson à cette femme. Durant le spectacle, il est allé la chercher dans la salle, lui a chanté une chanson et à la fin du spectacle, l’a amenée dans sa loge. Elle m’a par la suite confié que ce moment avait été le plus beau de sa vie. Oui, quand tu es motivé par ton travail, tu penses à ces gestes-là. »

Réaliste, la philosophie Planetree?
Aux États-Unis, des hôpitaux de toutes les tailles ont adopté la philosophie Planetree avec succès. Pourtant, le Dr Hémond croit que l’adaptation n’est pas toujours si aisément accessible. « Au CRE, nous ne sommes que 350 employés, c’était relativement simple de transformer notre approche. Mais dans les gros hôpitaux de centaines de lits, c’est plus complexe. »

Pourtant, Marie-Claude Poulin, responsable des communications au CRE, souligne qu’un réseau Planetree-Québec s’est formé l’automne dernier, signe que l’humanisation des soins fait tranquillement son chemin auprès des autorités dirigeantes. Plus d’une dizaine d’établissements, dont les missions varient, s’intéresseraient à cette vision globale des services de soins. Dans la turbulence actuelle du monde de la santé, certaines avenues devraient être envisagées.

Planetree en un coup d’œil
En 1977, Angelica Thieriot frôle la mort à cause d’une mystérieuse infection, et demeure hospitalisée pendant des semaines. Physiquement rétablie, elle se remet plus difficilement de son passage dans cet hôpital de San Francisco sans chaleur où les soins, techniquement professionnels, n’en étaient pas moins impersonnels. À la suite de cette expérience traumatisante, elle développe un nouveau type d’approche des soins qui favorise l’échange humain, la détente, la spiritualité, la diversité des traitements et où le patient lui-même participe activement à sa guérison.

En 1978, Angelica Thieriot fonde Planetree, dont le nom évoque le platane sous lequel Hippocrate, le père de la médecine moderne, enseignait à ses étudiants il y a près de deux mille ans. Au lieu de fonder un nouvel hôpital, elle décide de convaincre les dirigeants d’institutions existantes d’adopter les principes de sa philosophie.

Principalement actif aux États-Unis, Planetree est aujourd’hui reconnu internationalement et compte parmi ses membres des institutions du Japon, du Brésil, des Pays-Bas et du Canada.


*Le CHUS actuel est le fruit du regroupement, en 1995, du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, de l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, de l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Sherbrooke et des soins de courte durée du Sherbrooke Hospital.